L’histoire fit du bruit; toutes les filles de Givet qui devenaient mères voulaient avoir aussi leur petit vicomte; de sorte qu’on ne voyait que notre soldat aux mairies de la petite ville et des environs. M. le comte de *** ne pouvait suffire aux demandes; il était toujours en fête, il menait une vie de carnaval. Il ne sortait d’un repas de naissance que pour assister à un banquet de baptême.
Il reconnaissait même au rabais, car il s’était fait cette réflexion bien simple: «Lorsque je serai vieux, je me retirerai tout bonnement chez le plus riche de mes enfants, et il ne sera pas assez barbare pour chasser son vieux père. C’est donc un morceau de pain, un morceau de brioche, que je ménage pour ma vieillesse.»
Dans toutes les villes où le régiment tint garnison, le comte de *** continua son métier. On avait fini par en faire une plaisanterie dans le régiment. On l’appelait même lorsque les mères ne réclamaient point de nom de famille. Le métier était bon, notre homme ne refusait jamais. Enfin il prit son congé en laissant nos départements, du nord au midi, peuplés de deux ou trois cents jeunes vicomtes ou vicomtesses; il arriva dans la grande ville, ayant la ceinture bien garnie, et rencontrant la Providence au fond du faubourg Saint-Marceau, sous les traits du brave M. Hébard.
A cette époque, des fils de famille qui ne se sentaient de goût pour aucun état, ni pour la diplomatie, ni pour la magistrature, ni pour l’administration, ni pour la politique, avaient adopté la carrière des armes pour faire dire à leur famille: «Mon fils fait quelque chose: il est militaire, en garnison dans tel endroit.» Ce qui peut se traduire ainsi: «Il fume des cigares et il fait des parties de piquet au café de telle sous-préfecture.» A la mort de ces parents fâcheux qui croient qu’un jeune homme doit s’occuper, nos officiers n’avaient rien de plus pressé que d’envoyer leur démission au ministre de la guerre et de revenir à Paris. Ils contèrent à leurs amis les Parisiens l’histoire du comte et de sa très nombreuse progéniture. On en rit beaucoup; puis on n’y pensa plus.
Mais, à peu près à cette même époque, un jeune baron allemand, homme d’ailleurs fort spirituel, menant grand train et tout à fait à la mode, fit la folie de reconnaître un fils qu’une femme des plus légères lui attribuait. Il voulait, disait-il, faire élever cet enfant avec tous les soins possibles pour savoir ce que pouvait devenir un plant de lorette transplanté en d’autres climats.
Cette reconnaissance mit tout le camp des lorettes en révolution. C’était un cri général, c’était à qui d’entre ces dames aurait son petit baron. On n’entendait plus qu’un cri de la rue Laffitte à la barrière Blanche: «Je veux un nom pour mon enfant!» Ce cri devenait monotone, car ces demoiselles le poussaient même pour des effets rétroactifs. Déjà la foule des fils de famille, qui n’étaient pas ravis du tout de cette sempiternelle même note, commençait à éviter la société des camélias avec un soin tout particulier, et ils s’ennuyaient, lorsqu’un des officiers du régiment découvrit l’adresse du soldat-boulanger. L’honneur était sauf, le nom était trouvé, ces dames pouvaient être tranquillisées. On leur annonça cette grande nouvelle avec pompe. Elles cessèrent leurs cris, et la joie reparut, comme par enchantement, dans tout le quartier; les soupers retrouvèrent leurs chansons, les gosiers leur soif; l’ordre fut rétabli. Quant à monsieur le comte, il vit renaître ses beaux jours de fête, recommencer son perpétuel carnaval. On était obligé de le retenir d’avance, car il reconnaissait aussi l’arriéré.
Chaque jour, donc, les chances du repos de sa vieillesse augmentaient, car sa progéniture se propageait dans toutes les classes, et cette originale spéculation augmentait chaque jour de deux ou trois noms l’annuaire nobiliaire du royaume de France.
Mais, hélas! l’homme propose et Dieu dispose. M. le comte de *** avait compté sans son hôte. Un jour, jamais personne ne s’y serait attendu, un homme, tout de noir habillé, absolument comme le page de Mᵐᵉ Marlborough, mais plus vieux et plus cravaté, arriva chez M. Hébard.
C’était un notaire royal.
Il demandait M. le comte de ***; il voulait lui parler en particulier pour des affaires d’intérêt. Monsieur le comte venait d’hériter d’un parent de province, d’un noble inconnu, qui lui laissait 120,000 livres. C’était la manne du ciel tombant aux Hébreux dans le désert. Pendant huit jours, M. de *** ne sortit pas des cabarets; il déserta les mairies; il dédaigna les mères éplorées, les pères embarrassés, les enfants abandonnés; il ne voulait plus rien, il ne demandait plus rien; il rêva pour lui-même les joies ineffables de la paternité: une femme, un ménage, des enfants portant son beau nom, de droit, pour de bon.