La nourriture seule des chats dans les quartiers populeux est une branche de petit commerce. Elle fait vivre, entre autres, Bernier et sa jeune famille. Bernier est ce qu’on nomme un homme intéressant; il fait de la bouillie pour les chats dans la véritable acception du mot. C’est un enfant de l’Auvergne. Il était charbonnier; un accident l’a obligé de quitter cette position sociale pour celle que nous venons de dire.
Il est établi dans un bon quartier de travailleurs; chaque maison ayant ses chiens et ses chats, il se mit à fabriquer de la bouillie pour les uns, de la pâtée pour les autres, en y joignant un petit commerce de mou de veau. Sa réputation s’établit bientôt dans l’arrondissement sur des bases solides; la vogue était venue frapper à sa porte. Maintenant, dans les environs du Temple, un chat ou un chien favori passerait pour être maltraité si son dîner ne venait de chez Bernier, le Véfour du genre. Bernier fait même des envois dans les quartiers les plus éloignés, et plus d’un angora de comtesse et d’un bichon de marquise envoient chaque matin leurs valets faire emplette de pâture à sa modeste boutique. Elle a pour enseigne: A l’ancienne et véritable renommée de la nourriture des animaux. Car, il faut le dire, bien des gens ont essayé de faire concurrence à ce Brillat-Savarin de la gent quadrupède. Son enseigne est une protestation contre le plagiat.
Puisque nous sommes dans le quartier du Temple, disons quelques mots de la dernière incarnation de l’habit noir, du gilet de soie et de la botte vernie. C’est là que, de chute en chute, ils arrivent où vont toutes choses, au pays de l’inconnu.
Lorsqu’un habit a descendu tous les degrés de la toilette, que du tailleur il a passé au client, puis à son valet ou à son portier, puis au marchand de vieux habits, puis à quelque fashionable de barrière, il arrive au Temple, cette nécropole du costume parisien. Là on le retourne, on le rapièce, on le refait; mais il lui reste une phase à parcourir avant d’être vendu aux fabriques des environs de Paris qui font l’engrais de laine. Cette dernière phase, c’est aux frères Meurt-de-Soif qu’il la doit.
Ce nom de Meurt-de-Soif n’est pas, comme on pourrait le croire, un nom inventé par la plaisanterie parisienne. La famille Meurt-de-Soif existe réellement; elle a son domicile dans le sixième arrondissement; sa spécialité est l’achat des vieux habits au lot, presque au poids, le rapiéçage et la revente aux barrières.
A la bonne heure! voilà l’extrême limite du bon marché. La vente des frères Meurt-de-Soif se fait à la criée, au rabais, sur une table, le soir, à la lueur des torches. Là vous avez un véritable habit des ateliers d’Humann, un véritable gilet de chez Blanc, un véritable pantalon coupé par Morbach, en un mot, un véritable habillement de fashionable; pour combien? pour trois francs le tout! Et, par-dessus le marché, l’esprit et l’érudition des Meurt-de-Soif. Rien de plus drolatique que leur boniment. En voici un échantillon:
«Regardez, Messieurs: cet habit a appartenu à un prince russe et lui a valu la conquête d’une danseuse de la Grande-Chaumière. Il a fait ensuite l’admiration de tous les habitués de la Closerie-des-Lilas, sur le dos d’un artiste pédicure très connu. C’est aussi avec cet habit que le valet de chambre d’un milord a enlevé une figurante des Délassements, qui le prenait pour son maître. Il nous est arrivé parce que ce dernier s’est ruiné à payer des chinois à sa dulcinée. Eh bien! moi, malgré tous ces glorieux souvenirs, malgré toutes ces conquêtes qui lui sont dues, je vous le donne pour trois francs. Trois francs! Avis aux hommes à bonnes fortunes!»
L’habit est mis à prix trois francs, mais après descend peu à peu jusqu’à trente sous. Le pantalon se vend ensuite un franc, et le gilet cinquante centimes.
Au surplus, les clients de la famille Meurt-de-Soif sont aussi souvent les vendeurs que les acheteurs. Quand ils se nippent, ce n’est généralement que pour quelques jours. Ils se défont volontiers le lundi de ce qu’ils ont acquis le dimanche. Les vêtements en question font souvent la navette: ils retournent souvent de l’acheteur aux marchands, des marchands aux acheteurs, et toujours ainsi, usque ad, etc. Il en est qui sont revenus vingt fois chez ces derniers, et sur lesquels ils ont toujours fait des bénéfices.
La mère Moskow est le complément habituel des frères Meurt-de-Soif. C’est une ancienne vivandière de la grande armée, qui loue du linge blanc, ou à peu près. Elle loue une chemise par semaine pour vingt centimes, pourvu qu’on rende celle qui a été portée. Si on veut avoir son linge à soi, on paye cinquante centimes, et l’on en devient légitime propriétaire.