La mère Moskow court particulièrement les ventes de vieux linge, et c’est avec les vieux draps qu’elle compose les incroyables sacs qu’elle prête ou vend sous la qualification de chemises neuves. De même que la famille Meurt-de-Soif, la mère Moskow a un atelier où elle emploie une vingtaine de femmes qui représentent à elles toutes l’âge du monde moderne. Elles sont occupées à coudre, à tailler, à rapiécer, à assembler. Jamais les habits d’Arlequin n’ont été composés de plus de pièces et de morceaux.
La mère Moskow entreprend aussi les fournitures de layettes et de trousseaux dans le même genre.
A la suite des deux industries précédentes, il convient de ranger celle du fabricant de dix-huit. On nomme ainsi le riboui. Le riboui n’est pas tout à fait un savetier, c’est plus et moins; de même que le dix-huit n’est pas un soulier remonté ou ressemelé, c’est plutôt un soulier redevenu neuf: de là vient son nom grotesque de dix-huit, ou deux fois neuf. Le dix-huit se fait avec les vieilles empeignes et les vieilles tiges de bottes, qu’on remet sur de vieilles semelles retournées, assorties, et qui, au moyen de beaucoup de gros clous, finissent par figurer tant bien que mal une chaussure. Cela se vend sans aucune garantie, à la grâce de Dieu. La durée est généralement de huit jours. Quant au prix, il varie de quinze à vingt sols. C’est fort cher, eu égard au résultat, et les économistes ne manqueront pas de conseiller de préférence de belles et bonnes chaussures de vingt à trente francs. Ce conseil ressemble à l’ordonnance de ce médecin qui, ayant à traiter un malheureux épuisé par la misère et la faim, lui prescrivait, au dire de l’auteur des Béotiens[H], de boire du vin de Bordeaux, de manger des viandes succulentes et d’aller chaque jour se promener au bois de Boulogne à cheval.
Si maintenant nous voulons entrer dans les arts d’agrément, dans l’article fantaisie, dans l’utile dulci, comme disaient les Latins, nous ferons une visite à Mᵐᵉ Vanard, qui a su réunir ces deux choses si difficiles dans une seule industrie. Mᵐᵉ Vanard est zesteuse.
C’est une touchante histoire que celle de cette jeune et jolie femme restée veuve et sans fortune à dix-huit ans. Son mari s’est tué à la besogne pour donner à sa femme le bien-être et le luxe. Il avait établi une petite distillerie où il travaillait à condition pour les parfumeurs et les confiseurs.
Pendant le peu de jours heureux que ces deux époux passèrent ensemble, Mᵐᵉ Vanard, à force de voir travailler son mari, avait fini par surprendre quelques-uns des secrets de la science chimique; elle pouvait le remplacer près de ses alambics pendant ses absences. Aussi voulut-elle, quoique inconsolable, continuer son commerce. Elle se souvint que celui qu’elle regrettait, lorsqu’ils se permettaient, le dimanche, le petit dîner chez le traiteur, lui avait dit à propos de citron: «Un homme intelligent, avec ce qui se jette à Paris de pareilles écorces, pourrait faire sa fortune.»
Mᵐᵉ Vanard avait de l’intelligence; elle prit un panier à son bras et s’en alla rôder dans la rue Montorgueil, cette patrie des huîtres. Quand les chiffonniers avaient passé et retourné tous les tas de détritus pour y chercher leur récolte, elle commençait la sienne. Les garçons limonadiers et restaurateurs, voyant une jolie femme qui venait chaque matin butiner où tant d’autres avaient passé avant elle, s’inquiétèrent de ce qu’elle cherchait si attentivement et promirent de lui mettre de côté les précieuses écorces. Après les limonadiers vint le tour des balayeurs de théâtres.
Bref, Mᵐᵉ Vanard finit par fonder un atelier et prit à sa solde des ramasseurs et des ramasseuses. C’est cet atelier que nous avons visité. Figurez-vous une pièce immense, toute tapissée de claies en osier du sol au plafond, et sur ces claies des myriades d’écorces d’oranges, des monceaux de pelures de citrons. Au milieu de cette pièce, autour d’une longue table, une vingtaine de jeunes ouvrières, chantant, babillant, sont occupées à zester ces écorces. Elles les empilent dans des sacs, dans des boîtes, dans de grandes caisses. Ainsi préparée, la pelure change de nom et devient zeste. Cette matière est pesée, empaquetée, expédiée dans tout Paris, dans toute la France, et même jusqu’à l’étranger, où elle se transforme encore, change de nom et devient curaçao de Hollande, sirop de limon, orangeade, citronnade, limonade, essence de citron, etc. Telle est l’industrie qui a fait la fortune d’une femme charmante, aimant les arts et la littérature, ayant maintenant sa loge aux Français, aux Italiens et à l’Opéra une fois par semaine.
Voici une autre veuve, moins jeune, moins jolie, moins élégante, moins intelligente aussi, qui a trouvé moyen de faire une belle fortune là où personne n’avait vu que de grossières vétilles. Mᵐᵉ veuve Thibaudeau s’est établie fermière de balayage. Vous tous, excellents citadins, vous payez pour faire balayer vos escaliers; Mᵐᵉ Thibaudeau paye au contraire pour balayer ceux des autres.
Certes, Mᵐᵉ Thibaudeau n’est pas née avec un goût tout particulier pour le balayage, comme on dit que les poètes naissent avec la passion des vers, et les rôtisseurs avec celle de la broche. Non, c’est par raison qu’elle s’y est adonnée.