Mᵐᵉ Thibaudeau exerçait la modeste profession de concierge. Elle tirait le cordon d’une maison sise à Paris, rue du Temple. Cette maison était occupée tout entière par deux fabricants, tous deux bijoutiers. Or, par un hiver très rude, elle eut l’idée économique de brûler, dans un vieux chaudron qui lui servait d’âtre, tous les détritus que lui fournirait son balai. L’idée était doublement bonne. Elle s’aperçut que ce qu’elle avait regardé jusque-là comme une vile poussière devenait, mêlé avec des mottes et du charbon de terre, un excellent combustible. Puis, les beaux jours étant venus, Mᵐᵉ Thibaudeau voulut faire la toilette d’été à son ménage. Elle prit son vieux chaudron et le débarrassa de ses cendres. Mais jugez de sa surprise, lorsqu’au lieu d’une cendre ordinaire, s’envolant au vent, elle trouva quelque chose de résistant qui semblait soudé au fond de l’ustensile, et qui, de temps en temps, jetait des reflets jaunes. Elle fit examiner ce résidu: c’était de l’or. Mᵐᵉ Thibaudeau avait découvert la pierre philosophale; elle avait retrouvé la science des Nicolas Flamel, des Paracelse et des Balsamo.

Elle prit dès lors à ferme le balayage des escaliers dans les maisons habitées par des bijoutiers en or, tant et si bien qu’avec les bénéfices qu’elle en retira elle put entreprendre concurremment une autre industrie non moins lucrative: elle achète d’immenses terrains aux environs de Paris et y fait construire des villages suisses. Elle en revend ensuite les chalets à des marchands de la rue Saint-Denis qui peuvent y chanter tous les dimanches: Arrêtons-nous ici, l’aspect de ces montagnes, etc.

Nous avons signalé dans un de nos précédents articles l’industrie singulièrement champêtre de M. Simon, qui mène paître ses troupeaux à Paris, dans les vertes prairies qu’il possède au cinquième étage d’une maison du faubourg Saint-Hilaire. M. Simon a réclamé contre la qualification de berger en chambre que nous lui avons donnée: c’est nourrisseur qu’il eût fallu dire. Soit! Nous profiterons de cette rectification pour ajouter quelques détails à ceux que nous vous avons donnés.

M. Simon s’habille en paysan; il porte des sabots et une blouse grise; il ressemble donc à Jean Guettré de Pierre Dupont plus qu’à un Colin d’opéra-comique. Nous n’avons pas remarqué la moindre houlette dans sa bergerie, ou plutôt dans sa nourrisserie. Mais, en revanche, sa conversation est fleurie comme un couplet de Dupaty; il parle rose et aurore; ses comparaisons sont florianesques et parfumées. Il a pris Némorin et Céladon au sérieux.

Lorsque nous entrâmes dans son étable, après avoir monté quatre-vingt-dix marches, nous nous arrêtâmes étonné: il nous semblait être dans une de ces belles fermes des montagnes d’Écosse, où tout est si bien rangé qu’on se croirait plutôt dans une bibliothèque d’amateur que dans une écurie.

L’étable de M. Simon est composée de deux longues salles, partagées en boxes, comme disent les gentlemen. Dans chacune de ces cages il se trouve une chèvre. Il y en a cinquante-deux. Au-dessus de la mangeoire, à l’endroit où sont ordinairement les râteliers à foin dans les écuries de chevaux, est placée une façon d’armoire en bois blanc, ciré, verni; c’est là que M. Simon enferme la nourriture de son élève. On lit en grosses lettres des inscriptions du genre de celles-ci:

Mélie Morvanguilotte.—Nourrie à la carotte pour Mᵐᵉ..., attaquée d’une maladie de foie.

Marie Noël, née à l’étable (1851), de Jeannette et de Marius.—Nourrie de foin ioduré pour le fils de M..., sang pauvre.

Puis viennent les observations. Nous ne vous citerons pas les noms des maladies que M. Simon traite par le lait de chèvre, ni les termes scientifiques qu’il emploie pour déguiser les médicaments qu’il fait avaler à ces pauvres bêtes pour les faire servir de pharmacie vivante à ses clients. Nous ne sommes ni médecin ni chimiste, nous ne pouvons donc rien dire de cette pratique; mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que, si le sort, au lieu de jeter à Paris un berger en chambre au cinquième étage, eût placé M. Simon dans une bonne ferme du pays de Caux, il eût certainement disputé à M. Cornet l’honneur de fournir à Paris ses bœufs gras, et à M. Estancelin celui d’envoyer au concours des porcs de la grosseur des bœufs.

La température rigoureuse de cet hiver a fait naître deux petites industries nouvelles. Tous les soirs, pendant la gelée, des ouvriers maréchaux se tenaient avec une lanterne et leurs outils sur les quais, aux abords des ponts, sur les boulevards, et ferraient à glace, pour un prix minime, tous les chevaux des cochers qui ramenaient du monde des théâtres ou des soirées.