En perdant l’atelier de Lethière, les habitants de la Childebert perdirent les plus spirituels et les plus turbulents de leurs alliés. Mais ils se recrutèrent bientôt de troupes fraîches: nous voulons parler des paysagistes qui osaient renoncer au paysage historique, copier tout bonnement la nature, abandonner, par exemple, la fabrique romaine, au fond, à gauche, l’olivier sacramentel et le ciel d’Italie beurre frais, pour les remplacer par les arbres du bois d’Aulnay et le ciel brumeux des environs de Paris. Leurs tentatives soulevèrent naturellement un haro universel. Voici comment les traitait la critique du temps: «Ces jeunes gens ont entrepris une croisade contre le beau, ils foulent aux pieds tout ce que nous autres vieillards, qui n’avons pas de goût (douce ironie), nous avons respecté. Ils se mettent sur le bord d’une mare, avec un moulin en perspective et Charenton dans le fond, et ils étudient!...» Mais qu’attendre de gens «qui peignent la pipe et le cigare à la bouche, et qui ne vous abordent sur leur place des Petits-Augustins que puant le tabac, empestant l’eau-de-vie, ainsi que les pandours ivres? O Poussin! ô Claude Lorrain! que diraient vos grandes ombres? etc., etc.» Cet anathème était signé de M. de Jouy, l’auteur des Hermites, membre de l’Académie française et défenseur des saines doctrines.

La Childebert était alors occupée par Boilly, qui a laissé tant de charmantes compositions; Menjaud, auteur de l’Avare puni; Pierre Audoin, graveur; Gassiès, élève de David, qui avait abandonné l’histoire pour peindre des intérieurs: le musée du Louvre possède l’intérieur de l’église de Saint-Prix peint par lui; Pagnest, auteur du portrait de M. Nanteuil qu’on admire au musée français; Clodion (le jeune), le sculpteur érotique, qui aujourd’hui est regardé comme un des plus agréables talents de l’école moderne; les amateurs le mettent tout à côté de Prud’hon[I]; Cochereau, autre peintre d’intérieur, autre renégat de l’école de David, et enfin Debucourt, qui a laissé de charmantes caricatures dans le genre de Carle Vernet, et qui a perfectionné la gravure en faisant imprimer des planches à deux ou trois tons, imitant l’aquarelle, et qu’on touchait après. Cette découverte importante comme art et comme industrie a enrichi bien des éditeurs et bien des fabricants, et Christophe Leblond est mort à l’hôpital en 1741. C’est toujours la même histoire. On a fait honneur aux Anglais de toutes ces inventions qui appartiennent à des Français; seulement nos voisins s’en sont emparés et les ont perfectionnées.

Cependant l’Empire avait fait place à la Restauration, et toutes les imaginations demandaient aux lettres, à la philosophie et aux arts, l’aliment que la guerre ne leur offrait plus. Les coloristes et les fantaisistes s’étaient organisés dans le tohu-bohu des innovations qu’on tentait dans tous les genres. Ils avaient inventé une sorte de moyen âge abricot, avec des crevés et des manches à gigots, inspiré par la Gaule poétique de M. de Marchangy, les romans de M. d’Arlincourt et toute la littérature boursouflée et royaliste du temps: car, par haine des Grecs et des Romains de l’Empire, ceux-là s’étaient faits royalistes. Leur invention n’était qu’une réminiscence; elle avait déjà vu le jour lorsque, «partant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois à la Vierge Marie consacrait tant d’exploits». M. Revoil, peintre de l’école de Lyon, avait exécuté les plus beaux modèles du genre. Le musée du Luxembourg possédait encore, il y a tout au plus un an, deux très remarquables échantillons de ce faire: c’étaient la Convalescence de Bayard et un autre trait de la vie du chevalier sans peur et sans reproche. Nous ne savons ce qu’ils sont devenus, mais nous les regretterions beaucoup si on les avait relégués dans quelque grenier, car ils représentent parfaitement le temps où les preux, les destriers, les troubadours, étaient devenus à la mode; le temps des épées courtes avec un trèfle à la pointe et une petite croix en cuivre à la poignée; le temps des justaucorps de satin, des écharpes à la couleur des dames et des lyres en bandoulière; le temps où l’on mourait si galamment pour sa dame, son roi et son Dieu, le tout sur un air de Blangini ou de Romagnesi.

Heureusement Géricault, qui, dans sa jeunesse, avait beaucoup fréquenté la Childebert, vint faire diversion à toute cette mascarade en ramenant l’art à des données possibles. Ses trois tableaux, le Chasseur, le Cuirassier, le Naufrage de la Méduse, furent une véritable révolution. Bientôt après parut M. Eugène Delacroix, et la peinture fut sauvée.

M. Paul Delaroche et tous ceux qui firent la première campagne du romantisme habitaient la Childebert. Ils riaient des partisans du genre chevalier-troubadour-abricot, comme ceux-ci avaient ri des Grecs et des Romains. Toutes leurs charges étaient faites contre les Almanzors et les amants d’Élodie. Pour eux, les plus farouches novateurs du règne impérial étaient devenus des perruques, des rococos, des céladons. Ainsi vont les écoles, et ils devaient bientôt se voir surpasser eux-mêmes dans leurs hardiesses les plus téméraires.

C’était le temps des Hellènes; on ne parlait plus que de Grecs, on ne peignait plus que des Grecs; les expositions n’étaient pleines que de massacres de Grecs et de tueries de Turcs. Tous les poètes avaient fait rimer Hellènes avec Athènes au pluriel; tout le monde voulait, à l’exemple de Byron, aller mourir dans quelque Missolonghi; mais on n’avait garde de partir. M. de Lamartine avait fait paraître ses Méditations, et M. Victor Hugo préparait ses Orientales. Talma était mort. On bâillait à se décrocher la mâchoire aux tragédies; on riait aux mélodrames de Pixérécourt et de Victor Ducange. C’était partout une inquiétude extrême; chacun voulait faire du neuf à tout prix. Les écoles étaient abandonnées, les traditions perdues. Bref, tout faisait présager une grande révolution dans les arts. Enfin M. Defauconpret donna les premières traductions de Walter Scott. Que de folies n’a-t-il pas engendrées à son tour! Mais du moins il nous délivra des Hellènes.

La seconde campagne du romantisme commença: ce fut celle des pourpoints, des justaucorps, des hauts-de-chausses mi-partis, ce que dans le langage de l’époque on nomma la couleur locale. MM. Scheffer, Saint-Evre, Durupt, Auvray, furent les porte-drapeaux de la nouvelle croisade, et les frères Johannot, Tony et Alfred, et les deux Dévéria, Alfred et Eugène, en furent les trompettes. On jura haine à tous les devanciers.

La Childebert devint naturellement le quartier général des agresseurs. Les exaltés s’y réunissaient une ou deux fois par semaine; on s’y donnait le mot d’ordre, on y prenait solennellement l’engagement d’échigner tel ou tel individu, on y dressait les listes de proscription.

On dédaigna tout ce qui s’était passé depuis le règne de Louis XIII. Il n’y avait de bonne littérature que celle qui n’avait pas été souillée par les règles d’Aristote et de Boileau. A la très grande rigueur, on admettait encore Théophile de Viau, et peut-être Molière et Corneille; mais Racine, Boileau, Voltaire et tous les poètes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle étaient traités de rococos et de perruques. On n’y parlait plus le français des encyclopédistes et de ceux qui ont régularisé notre langue. On s’était fait une espèce de jargon imitant, autant que l’érudition des interlocuteurs le permettait, le vieil langaige de messires Rabelais, Froissart et Monstrelet. On ne disait plus le peuple, mais le populaire; beaucoup, mais moult; monsieur, mais messire ou monseigneur. Le fond de toute cette linguistique se trouvait dans quelques jurons plus ou moins bien appropriés aux personnalités. Ainsi on entendait souvent le fils du portier, qu’une vocation plus ou moins réelle avait jeté dans un atelier, jurer par sa foi de gentilhomme. Un autre qui, de sa vie, n’avait jamais porté que des gilets de drap, et dont les innocentes mains n’avaient jamais manié, en fait d’acier, que les couteaux de fer de la gargote de Mᵐᵉ veuve Chamfort, s’écriait dans ses moments d’enthousiasme: Par mon armure de Milan! Les Tête et sang! les Malédiction! étaient d’un usage quotidien. Nous nous souvenons d’avoir entendu un de nos parents les plus proches, chez un restaurateur où le garçon ne le servait pas assez promptement, s’écrier: Par ma lance de Mathew Dunster, tavernier du diable! Un jour, un de ces messieurs étant tombé dans la rue, la tête porta sur le trottoir, et il se fit une horrible blessure au-dessus de l’œil. Malgré la douleur et le sang qui l’inondait, il ne dit que ces mots: «Ah! Messeigneurs, je me suis crevé l’œil.»

C’est aujourd’hui un homme grave.