Voici comment se passaient les séances du cénacle. Un poète se levait, déployait son manuscrit et commençait:

J’aime les nuits brumeuses
Et le temps lourd des soirs.
J’aime...

Une voix. Dis donc, Phœbus, passe-moi le tabac.

Autre voix. Par les griffes de Satan, laissez lire le ménestrel!

Première voix. Je me tais; mais est-ce un lai, un virelai, ou quelque ballade bien sombre, dont nous serons ragoûtés?

Le poète, recommençant. C’est une ballade.

J’aime les nuits brumeuses
Et le temps lourd des soirs.

Une autre voix. Ah! tête et sang! il n’y a plus d’eau-de-vie!

Le poète furieux repliait son manuscrit, traitait ses amis de cagots, de francs-mitoux ou de truands, et il remettait son œuvre en poche, en disant que tous ces gens-là étaient indignes «de brouter les verselets purpurins qu’une douce imaginative formait en son cerveau». Puis on se cotisait pour faire venir du tabac et des petits verres.

La couleur locale consistait surtout à faire dire au personnage le nom de toutes les fabriques d’où sortaient les objets dont il parlait et à faire connaître de quelle matière étaient faits ces objets. On disait: ma bonne dague d’acier, mon pourpoint de brocart, mon justaucorps de Venise, absolument comme si aujourd’hui on faisait dire à un acteur: «Donnez-moi mes bottes de cuir, ma canne de bois, mon habit de drap, ma redingote de Sedan, mes gants de Paris, ma cravate de Lyon et ma chemise de Hollande.» Quant au style coloré, c’était à peu de chose près le même procédé. Ainsi, on disait sans rire: «Son haut-de-chausses, mi-parti jaune et rouge, disparaissait sous des bottes de cuir de Flandre de couleur grise, et, en frappant les dalles sonores de la grand’salle de vieux chêne, ses éperons d’argent résonnaient à chaque pas.»