Cela avait un succès immense; c’était d’un haut goût littéraire.

Ces jeunes gens, les membres du cénacle de la Childebert, poussaient l’amour du moyen âge si loin que, pour se donner un air encore plus gothique, ils falsifiaient leurs extraits de baptême, ils torturaient leurs noms de famille. Les Jean devenaient Jehan, les Pierre Petrus, les Louis Loys. On tournait et on retournait tellement son nom qu’on parvenait toujours à y introduire un h ou un k, car les c n’existaient plus. Ceux que le hasard avait traités par trop bourgeoisement sur leurs actes de l’état civil n’hésitaient pas à abandonner leur nom de famille et en adoptaient un bien ronflant, datant au plus tard du XIVᵉ siècle. Par notre foi de gentilhomme! ils riraient bien si, aujourd’hui qu’ils sont tous devenus des gens sérieux, on leur présentait certaines pages qu’ils ont écrites alors sous leurs noms goths, huns ou visigoths.

Les costumes subirent cette même influence. Qui ne se souvient d’avoir vu alors dans les rues de Paris des jeunes gens vêtus de pourpoints et coiffés de toquets de velours? Qui ne se souvient de tous les vêtements bizarres qui précédèrent la révolution de Juillet? Après le succès d’Henri III, d’Alexandre Dumas, on porta des barbes à la Saint-Mégrin et des chapeaux à la Bussy-Leclerc. Chaque pièce en vogue, chaque livre nouveau, amenaient de la sorte une extravagance nouvelle. Walter Scott avait mis l’Écosse à la mode; lord Byron nous avait valu l’invasion des Grecs; Victor Hugo fit des Turcs en publiant les Orientales. On avait porté les cheveux longs d’une aune, tombant droits et raides jusque sur l’épaule, à la roi Jean, à la Charles VI, à la Louis XII. Un beau matin on vit apparaître des exaltés avec la tête presque rasée, à la façon des Têtes rondes. On se donnait l’air pirate, on marchait à la forban. L’Espagne eut son tour; on ne rêva que señoras, sérénades, balcons et fenêtres grillées; on se déguisa en personnages de Zurbaran et de Velasquez.

Or, pendant ce temps, il y avait à la Childebert, au milieu de toute cette cohue, un artiste modeste, homme d’esprit et de raison, nommé Bouginier, qui ne partageait nullement toutes ces billevesées. Il ne se passionnait pas chaque matin pour une nouvelle idole, il se contentait de travailler à sa guise et d’étudier consciencieusement son art. De temps en temps, il se permettait même quelques mots assez piquants à l’adresse des sires et seigneurs. C’était là un crime qu’on ne pouvait lui pardonner. Bouginier fut mis au ban, on le honnit, on lui fit toutes les charges imaginables, et, comme la nature l’avait doué d’autant de nez que d’esprit, de talent et de bon sens, M. Fourreau[J] s’avisa un jour de faire sa caricature. Elle eut un succès immense. Dantan jeune la reproduisit en terre avec cette verve ingénieuse dont il a depuis donné tant de preuves: il la spiritualisa pour ainsi dire; et, dès ce moment, M. Bouginier devint populaire. La charge en sculpture, qui avait été oubliée, reparaissait rajeunie, fraîche, accorte et pleine de grâce. Elle devait, entre les mains de son rénovateur, prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu.

En moins de quinze jours, tous les murs de Paris eurent leur Bouginier; les romantiques de la Childebert commencèrent cette scie par vengeance, les gamins de Paris la continuèrent par désœuvrement. Paris ne possédait pas un seul pan de muraille qui n’eût son Bouginier. Il fallait en doter la province. C’était au commencement de l’été. La plupart des artistes entreprenaient leurs pèlerinages. On promettait de se rejoindre, mais où? mais comment?

«Ma foi, dit un des premiers partants à ceux qui devaient partir plus tard, nous sortirons par la barrière d’Italie. Regardez les murailles le long de la route: vous y trouverez votre itinéraire.»

Ils partirent en effet, et, quinze jours après, une seconde caravane se mit en marche. Quel chemin prendre? La première chose qu’ils aperçurent sur la muraille, à côté de la barrière, ce fut un superbe Bouginier avec un doigt indiquant la route de Fontainebleau. Ils suivirent ces indications, qu’ils trouvèrent tout le long de la route, et qui les conduisirent à Lyon, à Avignon et à Marseille. Arrivés là, ils avaient la mer devant eux. On avait sans doute tracé la charge indicatrice sur les eaux du port, mais le flot avait tout effacé. Comment faire? Or, voici qu’en passant dans la Cannebière, un des voyageurs retrouve tout à coup le fil d’Ariane. M. Bouginier était là, frappant de ressemblance et le doigt appuyé complaisamment sur le mot «Malte», écrit sur l’enseigne d’un bureau de départ. Il n’en fallait pas davantage. On prit passage sur le premier navire en partance pour l’ancien séjour des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. On trouva là, sur les murs de la Douane, le même signe conducteur et le doigt indiquant Alexandrie. On le retrouva en Égypte sur les pyramides. Enfin, après trois mois, les deux bandes se réunirent dans les ruines de Thèbes, au moment même où l’avant-garde était en train d’y tracer le nez et la main convenus et d’écrire: «Suez.»

Le dénouement de cette charge se voit encore à Paris, place du Caire, où M. Berthier, architecte, ayant été chargé de faire une façade au passage, bâtit une maison égyptienne de l’ordre d’architecture de Karnac, et perpétua cette plaisanterie en plaçant à la frise, au milieu de divinités égyptiennes, le plus beau et peut-être le seul Bouginier qui survive dans les rues de la capitale. Quant à la petite charge en plâtre de M. Dantan, elle se trouve dans toutes les collections d’amateurs.

La révolution de Juillet arriva au milieu des grandes disputes des classiques et des romantiques. Elle vint faire diversion à cette nouvelle querelle des anciens et des modernes. Les habitants de la Childebert se divisèrent en Bousingots et en Jeune-France.

Les premiers adoptèrent l’habit de conventionnel, le gilet à la Marat et les cheveux à la Robespierre; ils s’armèrent de gourdins énormes, se coiffèrent de chapeaux de cuir bouilli ou de feutres rouges, et portèrent l’œillet rouge à la boutonnière.