IX

Et, ma foi! il a parfaitement raison. Il n’y a personne au monde qui ait moins les goûts champêtres que moi. Je préfère un coin du ciel vu par la fenêtre d’une mansarde aux plus beaux paysages. Je ne comprends la belle nature qu’au Luxembourg ou bien au Jardin des Plantes. Quant à la campagne, Ménilmontant et Montmartre sont mes montagnes, les bois de Vincennes et de Boulogne mes forêts. Mon rêve n’a jamais été de vivre parmi les poules et les canards, je les préfère à la Vallée tout préparés. Quand on a vécu dans cette atmosphère de Paris, au milieu de cette lutte incessante, il vous faut le bruit, le tapage et l’animation des grandes foules.

Aussi conçois-je très bien que le Parisien pur sang regrette tous les vieux et bruyants usages de sa bonne ville, qui tendent chaque jour à s’effacer de plus en plus. En effet, qu’est devenu notre bon vieux carnaval avec ses cavalcades, ses chie-en-lit en guenilles, ses plaisanteries, qui toutes étaient au gros sel avec accompagnement de moutarde? Et les attrapes, ces bêtises du peuple de Paris, qui consistaient à appliquer aux mantelets noirs des vieilles femmes qui sortent des prières de quarante heures des plaques blanches en forme de rats, à leur attacher des morceaux de drap ou de papier rouge; et ces pièces de monnaie clouées au pavé; enfin, tout ce qu’on peut imaginer de plus bête divertissait infiniment tous ces grands enfants. N’oublions cependant pas la plaisanterie du marmot, qui se faisait à tous les carrefours. On fagotait un enfant postiche, il avait le dos tourné, le corps baissé; il semblait vouloir ramasser à terre une pomme tombée de sa main; vous passiez, et, voyant l’attitude embarrassée de l’enfant, vous ramassiez la pomme et la lui présentiez. Aussitôt vous étiez en butte à mille quolibets, plus saugrenus les uns que les autres. C’était là un des grands plaisirs du peuple le plus spirituel du monde. Des attrapes, il y en a de toutes sortes. On se souvient de l’éternel homme en chemise, moutardier ambulant, que suivaient d’autres masques, s’empressant, avec des morceaux de boudin, d’aller puiser de la moutarde au derrière de cette chemise. Et les cris perçaient la nue, on applaudissait à toutes ces plaisanteries. Ce n’était peut-être pas très attique, mais cela faisait rire.

La grande chose du carnaval était la promenade en voiture et les chevauchées du boulevard, qui devaient se retrouver le lendemain à la descente de la Courtille. Ah! la descente de la Courtille, c’étaient là les véritables bacchanales du peuple français! Quelle cohue, quelle mêlée! que de cris, que de bruit! des pyramides d’hommes et de femmes grimpés sur des calèches, s’apostrophant d’un côté de la rue à l’autre, toute une ville dans une rue. Aussi quelles poussées, quelles orgies! Ah! oui, rappelons nos souvenirs et parlons-en!

X

En perdant la descente de la Courtille, le carnaval populaire a perdu son plus beau fleuron. C’était une folie, une frénésie, nous le voulons bien; mais c’est de cela qu’on pouvait dire, sans crainte d’être taxé d’exagération, que tout Paris y était. Tout le monde disait: «C’est infâme, c’est ignoble»; mais le plus beau monde, les duchesses en dominos et les impures court-vêtues, dans leurs atours débraillés, les courtisanes en poissardes effrontées, et les bourgeoises en paysannes ou en laitières suisses, s’empressaient, dès quatre heures du matin, de quitter les salons de l’Opéra, les bals de souscription, ceux des théâtres, et même, faut-il le dire, les bals officiels, pour y courir.

C’était la bacchanale moderne; on en parlait tant et tant qu’on venait de province et de l’étranger pour y assister. Il n’y avait pas de beau carnaval sans une bruyante descente de la Courtille; toutes les fenêtres étaient louées un mois à l’avance, on les payait un prix fou. Jamais cérémonie officielle, défilant le long du boulevard, ne pourra lutter avec cette grande fête annuelle de la population parisienne. Que de familles ont vécu des mois entiers et payé leur loyer d’une année avec la location de leurs fenêtres! Les propriétaires des grands terrains du faubourg, qui n’était presque bâti que jusqu’un peu au-dessus du canal, faisaient construire des tentes et des estrades pour ce jour-là. C’était la foire du quartier; en ce jour de bombance et d’orgie, les cabarets regorgeaient de monde, il y en avait partout, même sur les toits; on ne voyait que des têtes, et tout cela criait, hurlait, s’aspergeait de vin. Les voitures montaient chargées de masques, et mettaient trois heures pour aller du boulevard à la barrière. Longchamps était dépassé de cent coudées.

Cette fête était tellement populaire que les ouvriers économisaient sur leur paye pendant toute l’année pour bien finir leur carnaval. On se jetait des bonbons d’une voiture à l’autre; puis venait le tour des œufs pleins de farine: car les patronnets et les marmitons, au lieu de briser les œufs dont ils se servent dans leur métier, y faisaient un simple petit trou par lequel s’échappait le contenu, puis ils remplissaient les écailles de farine et les vendaient beaucoup plus cher qu’ils n’avaient coûté à leurs patrons. C’était une industrie qui rapportait des sommes folles à tous les gamins des restaurants et des pâtisseries.

Mais, quand on avait épuisé ces œufs d’attrape, comme il fallait encore se jeter quelque chose, c’était de nécessité, on se jetait à la tête des œufs frais ou non frais, tant pis pour ceux qui les attrapaient. D’autres aspergeaient les piétons avec des sacs de farine blanchissant tous les passants; ceux qui n’avaient pas le moyen de se procurer de la farine ou de la poudre répondaient avec du plâtre; puis venait le tour des projectiles: les pommes cuites commençaient, on dévalisait en un instant les charrettes des marchands ambulants, les boutiques des fruitières; les fruits et les légumes crus succédaient, on se canardait avec tout ce qui tombait sous la main, jusqu’à la boue des ruisseaux. C’était une véritable guerre intestine; bienheureux si quelque malin, emporté par son ardeur, n’envoyait pas des pierres et des tessons de bouteilles. Cependant justice était bientôt faite de pareilles gens. Un fort de la halle, déguisé en poissarde, ou quelque hardi gaillard, en costume de prince espagnol, descendait de son char, se posait en vengeur et corrigeait l’enthousiaste sur l’heure et sur le lieu. Il était tacitement défendu de se fâcher, mais il était permis de se horionner.

C’était aussi le temps de ce qu’on appelait les engueulements. On s’engueulait d’une voiture à l’autre, de fenêtres à voitures, de piétons à fenêtres; chaque société avait son ou sa forte-en-gueule, espèce de crécelle à poumons d’acier chargée de répondre à tout le monde, d’arrêter la foule par ses propos de haut goût et les dialogues grivois qui s’établissaient entre camarades. Car le suprême du genre était de diviser la bande dans deux voitures et de s’échanger les plus jolies choses du monde en une sorte de conversation et de style poissard. On se donnait la réplique comme au théâtre, et jouait une pièce gratis pour les badauds de la rue. Ces conversations se composaient et s’apprenaient par cœur longtemps à l’avance. On trouve encore sur les quais certains exemplaires du Catéchisme poissard, ou l’Art de s’engueuler proprement en société sans se fâcher, qui, s’ils ne sont pas très spirituels, sont du moins curieux comme genre de littérature populaire et quelquefois fort drôles. Cela se vendait par milliers d’exemplaires dans les rues pendant toute la durée du carnaval.