C’était une sorte de langage par assonnances, n’ayant aucune prétention à la raison, exagérant les rimes, imitant de très loin le vers, et dont Vadé fut l’inventeur au dernier siècle. Un de nos plus spirituels écrivains, M. Léon Gozlan, en a fait une fort heureuse imitation dans une pièce jouée aux Variétés en 1848 ou 49.
XI
Le carnaval riche, celui qui s’est promené pendant les trois jours gras en voiture à quatre chevaux sur le boulevard, s’emparait au petit jour du restaurant des Vendanges de Bourgogne, dont on avait loué les salons et les cabinets longtemps à l’avance. C’était devant les fenêtres de l’établissement qu’on venait surtout parader pour voir le fameux milord l’Arsouille. La maison était située au coin du canal, à la place où se trouve aujourd’hui Soulier, marchand de vin, renommé dans tout le quartier pour ses escargots à la bourguignonne. Elle était immense; on a bâti sur son emplacement cinq ou six grandes maisons à six étages avec cours.
Là, le combat changeait d’aspect, on jetait des dragées et des oranges aux dames, on inondait les hommes avec des flots de champagne et l’on répondait aux projectiles par des écailles d’huîtres et des assiettes encore pleines des morceaux du déjeuner: car la mode était dans ce temps-là de tout casser après chaque repas, vaisselle et meubles, et de tout jeter par la fenêtre, en faisant voler les vitres dans la rue. Le traiteur en était quitte pour ne servir ce jour-là que les assiettes ébréchées et les plats écornés qu’il portait sur la carte comme sortant de chez le porcelainier. C’était une façon commode de renouveler son mobilier à peu de frais.
Un jour, le père Passoir eut toute la devanture de sa boutique enfoncée par une cavalcade entière qui y entra et vint se faire servir le champagne à cheval, au milieu de sa salle, en brisant tout ce qu’elle rencontrait, tables de marbre, glaces et verrerie.
Personne ne fut effrayé, personne ne s’y opposa; on était habitué à ces excentricités, et l’on savait que les fils du premier Empire ne marchandaient jamais leurs plaisirs et ne faisaient pas d’économies. Ils se ruinaient le plus gaiement et le plus bruyamment possible. Ils avaient hérité de leurs pères d’une prodigalité géante, et ils en usaient en vrais fous qu’ils étaient. Nous n’étions pas encore arrivés aux jeunes gens rangés, calculateurs, et croupiers de la Bourse.
C’était une nouvelle société qui prenait possession de la France; elle s’amusait à corps perdu, sans arrière-pensée, en véritable vainqueur. La révolution de Juillet venait d’avoir lieu, on était si heureux d’être libre qu’on ne pensait qu’à jouir de cette bonne liberté.
XII
On se ruinait pour se costumer, on mettait tout au Mont-de-piété, sans penser au lendemain. Ah! bien, oui, demain, disait-on, il ne viendra jamais; amusons-nous d’abord, nous verrons après. On était dans un enivrement que tout le monde partageait. Les riches faisaient des folies, les pauvres les imitaient, personne n’avait rien à se reprocher.
Un artiste aujourd’hui très célèbre partit le samedi avec tout l’atelier où il travaillait; les deux premiers jours, ils dépensèrent tout leur argent. Il fallait cependant faire mardi gras et enterrer mercredi des Cendres. Comment faire? Il n’y avait qu’une visite à ma tante qui pût vaincre la difficulté. On fit un paquet général des hardes de toute la bande, et l’on alla frapper à la porte du commissionnaire au Mont-de-piété. Il prêta; on s’amusa à la Courtille tout le jour, on dansa toute la nuit, on fit la pose obligée chez Olivari et chez Passoir en descendant le lendemain. Mais il fallait aller travailler le jeudi. C’était là le difficile; comment se rendre à l’atelier? Tout le monde était, qui en paillasse, qui en pierrot, cet autre en malin; l’un avait pris un costume poissard, et cet autre une longue soutane de frère ignorantin: car, après 1830, on se déguisait beaucoup en Basile, en haine des jésuites; ces imprudents travaillaient à la frise de la Madeleine.