Leur frère ignorantin fut leur providence; il se dévoua, il alla chercher de l’ouvrage, il eut le bonheur d’en trouver, et la rue fut fort étonnée de voir tout un atelier de sculpteurs, de ciseleurs et de modeleurs travailler sans relâche huit jours durant en grands costumes de masques. On fit tant et si bien qu’en huit jours chacun put rentrer dans son vêtement habituel et renvoyer le costume au loueur. Ce fut encore le digne frère qui se présenta pour rapporter l’ouvrage et courir bien vite au grand clou de la rue de Paradis. Lorsqu’il revint, c’était fête. On était délivré de la prison du carnaval.

Vous croyez peut-être que cette leçon leur profita! Baste! trois semaines après, ils faisaient la mi-carême, et notre artiste passait huit jours à la Madeleine en Turc d’enseigne; il avait recommencé la même fête.

XIII

Un nommé Olivari, de Marseille, ancien figurant danseur du Cirque, avait établi un restaurant au faubourg à l’enseigne du Bœuf provençal. Lui aussi, c’était un original. Il avait la manie de faire fortune pour voyager et voir du monde. C’était d’ailleurs un très aimable garçon; il avait su attirer chez lui la société des artistes. Aux jours de folle orgie, il faisait une concurrence souvent avantageuse aux Vendanges et à la maison Passoir: car les sociétés qui occupaient ces trois maisons étaient très distinctes. Passoir avait les entrepreneurs, les commerçants en goguette et les riches Israélites du quartier; on s’y connaissait, on se réunissait là en voisins. Les Vendanges étaient occupées, comme nous l’avons dit, par les fils de famille, ceux que les bourgeois nomment des bourreaux d’argent; et Olivari avait ses artistes peintres, comédiens, gens de lettres. C’était, comme on le pense bien, un assaut de folies et d’excentricités entre les trois genres de consommateurs. Si les uns avaient plus d’argent, les autres avaient plus d’esprit.

Un jour, un grand seigneur s’avisa de jeter de l’argent au peuple du balcon des Vendanges. Ce fut une cohue hideuse à voir dans la rue: des furieux, des enragés, le visage sanglant et couvert de boue, se précipitèrent sur le pavé à se rompre bras et jambes, pour ramasser la pièce de monnaie n’importe où elle était tombée, fût-ce même sous les pieds des chevaux. C’était une masse qui tombait et se relevait comme des énormes marteaux de fer qu’on voit dans les forges et qui écrasent tout sur leur passage.

La chose eut un succès immense; c’était là tout à fait une plaisanterie aristocratique; aussi toute la matinée ne vit-on que des imitateurs des largesses de milord l’Arsouille, car tout ce qu’on faisait d’excentrique était à l’instant attribué au lord Arsouille. «On ne prête qu’aux riches», dit un proverbe qui, par hasard, n’est pas menteur.

Les habitués de Passoir, ne voulant pas rester en arrière, brisèrent la devanture de la boutique et se mirent à verser à boire gratis à tous ceux qui voulaient. Alors ceux d’Olivari firent dresser toutes les tables, parer tous les salons et les cabinets, et, arrêtant le monde de force dans le faubourg, ils offrirent un déjeuner et un bal forcé à tous les masques qu’ils purent rencontrer.

On voit que d’un côté et de l’autre on savait faire danser les écus et jeter passablement l’argent par les fenêtres.

XIV

Tout est bien changé. Olivari est mort, les Vendanges ont disparu, Passoir est un bon bourgeois, sa seule maison garde son immense renommée. Mais les excentricités de l’ex-danseur lui ont fait une telle réputation qu’on en parlera longtemps encore dans le quartier, où il a laissé les meilleurs souvenirs. Sa manie de voyager était poussée si loin que, lorsque les affaires allaient bien, il prenait de l’argent, et, sous le prétexte d’aller à Bercy ou à l’Entrepôt faire ses achats, il partait; deux, trois, et parfois six mois s’écoulaient sans qu’on eût de ses nouvelles. Sa femme ne s’en inquiétait pas, elle faisait ses affaires, tenait son comptoir, gourmandait son chef et ses garçons, remplaçait même avec avantage son mari. Elle le connaissait et était, dès longtemps, habituée à ses escapades.