Si l’agiotage actuel avait été de mise dans ce temps-là, nul doute qu’on n’eût coté à la Bourse les invitations aux bals Chicard. Ces bals ont cessé à temps; ce n’est du moins pas l’ennui qui les a tués.
XXI
Mais les grands personnages, les étudiants rieurs, les publicistes graves, les rapins échevelés, les industriels enrichis, les commis joyeux, les étrangers ahuris, les littérateurs fantaisistes, les oncles indulgents et les clercs de notaire dansants, tout cela ne forme que la moitié du public d’un bal; l’autre moitié, et la plus belle, où Chicard va-t-il la prendre? Quelles sont les femmes assez grecques, assez Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hauteur de cette chorégraphie, de cette passion, de cette littérature?
Chicard, en grand éclectique qu’il était et qu’il est encore, sans doute, aujourd’hui, prenait ses danseuses partout et nulle part. Il les choisissait tantôt dans le magasin de la lingère, tantôt au comptoir des cafés, tantôt dans les coulisses des théâtres....
Dans les quartiers retirés on trouve encore quelques débris de ces nuits dantesques, qui conservent avec orgueil leurs lettres et les montrent ainsi que des parchemins constatant qu’ils sont de race.
XXII
Après tout, le bal Chicard n’était qu’un bal de souscription, et encore un bal dans les prix doux: il ne coûtait de bourse déliée que 10 francs d’entrée, le souper compris. Mais on n’y allait pas pour souper, on y allait pour cette chicorée où chacun prenait place vers le milieu de la nuit.
Ces 10 francs étaient le droit que l’on payait à l’organisateur pour avoir le droit de bourgeoisie, place au lustre et aux quadrilles. Le restaurateur n’y aurait pas fait ses frais, s’il n’avait pas su ce que pouvait entraîner à sa suite une pareille solennité carnavalesque; à peine s’il eût traité le monde baroque de ces nuits exhilarantes avec le respect qu’il témoignait aux bourgeois en goguette et aux noces de boutiquiers qui fréquentaient ses salons.
On se pressait, on se foulait dans ces vastes salons des Vendanges de Bourgogne, surtout pour contempler à son aise l’Olympe grotesque qui se déroulait sous les yeux des spectateurs ébahis. En effet, c’est au bal Chicard que l’on doit d’avoir débarrassé le carnaval des pêcheurs napolitains, des arlequins, des turcs, des paillasses, des pierrots, des princes espagnols, des troubadours et des chevaliers abricots qui encombraient tous les bals. Ceci est un service rendu à la gaieté, au bon goût et à l’imagination française, qu’on ne doit pas oublier.
Au bal Chicard, tous ces costumes, ces oripeaux, ces paillettes, s’y trouvaient, mais réhabilités par l’imagination. Des adeptes avaient su renchérir encore sur la cocasserie des costumes traditionnels du mélodrame moyen âge. Ils avaient laissé bien loin derrière eux les inventions de M. d’Arlincourt, ils avaient dépassé le Solitaire de cent coudées et enterré la Gaule poétique de cet excellent M. Marchangy à deux cents pieds sous terre. Cela tenait du prodige, mais cela était. Ils avaient tué le ridicule sous la parodie. N’est-ce pas un tour de force?