Gavarni a légué à la postérité, dans un admirable album de dessins comme lui seul en sait faire, toute cette parodie grotesque, mais spirituelle; depuis Chicard, coiffé de ce casque si attendrissant et si élégiaque qui avait coiffé M. Marty au temps glorieux du Solitaire, alors qu’avec une voix de tonnerre il pleurait son Élodie, la vierge du couvent, la colombe des ruines, l’ange d’Unterwald, jusqu’au Çovage sivilizé, cette création du genre, et Flouman, le banquier, et Balochard, ce type nouveau, et Silène, le servant de Bacchus, et Pétrin, en un mot toute la grande famille.
Nous renvoyons nos lecteurs à l’album du bal Chicard.
XXIII
Nous avouons franchement n’avoir jamais été au bal Chicard; nous sommes donc obligé de faire ici un travail d’archéologue, c’est-à-dire de prendre le plus proprement possible à tous les écrivains qui en ont parlé leur meilleure description. Nous prendrons tant notre bien où nous le trouverons que le public finira peut-être par dire que nous empruntons un peu celui des autres. Jules Janin, Léon Gozlan, Albéric Second, Taxile Delord, Altaroche, et vous tous qui avez parlé de ce bal, ne dites rien, ne réclamez pas, saluez seulement; c’est votre esprit qui va passer, reconnaissez-vous.
XXIV
L’orchestre a donné le signal, c’est le moment le plus intéressant, et quel orchestre! Dix pistolets solo, quatre grosses caisses, trois cymbales, douze cornets à piston, six violons et une cloche. Au premier coup de ce carillon, de ce branle-bas, de ce tocsin, la foule s’est élancée: que fait-elle au milieu du tourbillon de poussière que soulèvent ses pas? quelle danse exécute-t-elle? Est-ce la sarabande, la pavane, la gavotte, la farandole, la percheronne de nos pères? Est-ce le poème épique auquel les bayadères ont donné le nom de pas? Est-ce la cachucha, cette espèce d’ode à Priape, que l’on danse en Espagne, au lieu de chanter?
XXV
Certes, la chahut, comme on la dansait alors, était quelque chose de hideux, de monstrueux, mais c’était la mode, avant d’arriver au cancan parisien, c’est-à-dire à cette danse élégante, décemment lascive lorsqu’elle est bien dansée. Chicard, à vrai dire, n’a rien inventé, mais il a perfectionné, et, en parodiant la chahut, en l’exagérant, il en a montré toutes les faces honteuses, il l’a tuée. Il ne fut, en un mot, qu’un précurseur, un démolisseur, le Voltaire de la vieille danse; mais le révolutionnaire, le fondateur devait arriver plus tard, et ce fut le célèbre Brididi. Aujourd’hui, le cancan en l’école moderne triomphe, la chahut n’est plus guère connue que des titis des Funambules.
Chicard a fait son temps, Brididi règne; les Vendanges sont mortes, vive le bal Musard!
Cependant remontons un moment dans ces salons, le moment de se mettre à table est arrivé.