Les autres venaient bien après; ils avaient aussi des étendards frissonnants, des costumes superbes, des chevaux chamarrés, des orchestres entiers les accompagnaient, cent clairons et cornets à piston leur sonnaient des tintamarres; hélas! on les laissait passer, si on ne les huait.
Ce n’était pas milord l’Arsouille: lui seul était populaire, lui seul avait la vogue, lui seul savait captiver cette foule, parce que lui seul était original, lui seul était inventeur.
On cite un jeune homme très riche, une sorte de parvenu, qui est allé mourir en Italie de désespoir de n’avoir pu détrôner le grand monarque du carnaval. Les excentricités de milord l’Arsouille n’ont pas duré plus de trois ou quatre ans.
Le jeune enrichi qui se ruinait pour lutter avec lui, voyant que le grand maître se retirait volontairement de la lice, se dit:
«Il quitte la partie, son règne finit, le mien commence.»
Il ne savait pas, l’ambitieux, ce que coûte la gloire. Il ne savait pas combien il est difficile de persuader un peuple, combien il faut de temps pour le déshabituer d’un nom qui lui est familier. Certes, ni les excentricités ni les dépenses ne lui firent faute: il savait prendre toutes les précautions imaginables pour bien faire savoir que c’était bien lui et non pas un autre qui s’amusait. Dès le matin il exposait sa voiture devant son hôtel, ses amis se montraient à toutes les fenêtres en costume, ils buvaient du champagne coram populo; leur déjeuner se faisait au bruit de douze trompes de chasse sonnant des fanfares.
Ah! bah! efforts superflus, précautions inutiles! à peine avait-il dépassé sa maison de dix pas, ses affidés, placés à tous les coins du boulevard, avaient beau dire: «C’est la voiture de M. un tel», on s’arrêtait, on admirait son luxe et tout le monde s’écriait:
«C’est milord l’Arsouille! Vive milord l’Arsouille!» exclamaient les gamins.
Arrivé au boulevard Poissonnière, Paris entier disait avoir vu milord l’Arsouille, et M. un tel demeurait toujours aussi inconnu le jour de sa folie que la veille. Il était écrasé par la grande renommée du fondateur, comme tous les généraux et maréchaux, quoique ayant gagné des batailles, sont englobés par le peuple dans la gloire impériale. C’est Napoléon qui a tout fait, qui a tout vaincu le même jour, en Autriche et en Espagne.
Enfin, dégoûté, ennuyé, se plaignant de l’ingratitude publique, le jeune homme se retira en Italie, où il est mort, rêvant encore à cette popularité qu’il n’avait pu atteindre. A la vallée de Josaphat, nous ne serions pas étonné d’entendre une voix clamant: