Nous avons eu souvent occasion, pour nos études particulières et pour des missions que nous confiaient des personnes charitables, de voir de près toutes les classes nécessiteuses que renferme Paris, et, nous ne pouvons nous le dissimuler, nous nous sentons une propension toute particulière pour le chiffonnier. C’est là, en effet, que nous avons rencontré le plus de probité, de courage, de volonté, de philosophie. Nous y avons trouvé des types uniques, des caractères à part qui semblent avoir adopté instinctivement pour devise ce précepte d’Horace: Sperat infestis, metuit secundis bene præparatum pectus.
Généralement le chiffonnier vit par bande; il n’est jamais seul, il aime la société parce qu’il est causeur, parleur, conteur. Dès que l’un d’eux a découvert une maison ou un terrain à louer, tous les autres le viennent visiter et finissent bientôt par former une colonie, un clan, une famille, une espèce de société de secours, où ils s’aident généreusement quand viennent les mauvais jours. C’est ce qui est arrivé pour la maison de la mère Marré.
II
LA MÈRE MARRÉ
A l’extrémité de la rue Grange-aux-Belles, sur la colline qui domine le canal Saint-Martin, l’hôpital Saint-Louis, à deux pas de nos splendides boulevards, au milieu des riches usines des faubourgs du Temple et Saint-Martin, au centre du quartier le plus peuplé et le plus travailleur de Paris, s’élève une grande bâtisse blanche de quatre étages ayant toutes les apparences, mais, hélas! rien que les apparences, du confort; son aspect est même, il faut le dire, guilleret et fort plaisant. En un mot, c’est une maison de celles qu’on nomme convenables. C’est la demeure de la mère Marré.
La mère Marré? That is the question.
Feu M. Marré, car il y a cinq ou six ans que ce digne citoyen est parti pour rendre ses comptes au Juge éternel, était un ancien militaire, un vieux de la vieille, un vrai dur à cuire. Il avait attiré autour de lui tous les débris de la vieille armée qui exerçaient à Paris les petites professions des abords des barrières, tels que marchands de gâteaux, d’allumettes chimiques, de radis noirs, de cahiers de chansons, de lacets, fils et aiguilles. Sa maison avait l’air d’une succursale de la caserne des vétérans; on n’y parlait que de guerres, de batailles, de marches forcées, de redoutes emportées, de batteries enlevées, de canons encloués. Les soirées du coin du feu y étaient des veillées d’armes. Assis autour du poêle de la chambre, plus d’un commensal s’y croyait au bivouac de la Bérésina ou de Leipzig. On y jugeait les généraux, les maréchaux, les brigades et les régiments. Chacun avait servi avec les plus braves, et le tout finissait par des disputes, des gros mots, des jurons, quelquefois des horions échangés en l’honneur d’un des corps de la grande armée.
Tout est bien changé maintenant. Les vieux ont suivi leur ancien au tribunal suprême; c’est à peine si, par-ci par-là, on y rencontre encore quelques débris de notre gloire. La mère Marré a pris le gouvernement de la maison, et tout n’en marche que mieux. Elle a la victoire en horreur; les succès, les Français, les guerriers, les lauriers, lui donnent des nausées. Elle a tant et tant entendu parler d’Eylau, Wagram, Austerlitz, Moskowa, qu’elle raconterait ces grandes pages de l’histoire impériale comme le ferait un écrivain stratégique bien renseigné.