La mère Marré a soixante-cinq ans; c’est une femme de petite taille, replète, alerte, à l’œil fin et narquois, à la voix nasillarde, toujours grognonnant, de mauvaise humeur, au demeurant la meilleure femme du monde, d’un cœur d’or, un véritable diamant au milieu d’un faisceau d’épines. Il s’agit de savoir la prendre, voilà tout. Elle compatit à toutes les douleurs, car elle a tant vu de misères poignantes qu’elle a fini, la bonne nature, par sympathiser avec le malheur, comme tant d’autres ne sympathisent qu’avec la fortune et le bonheur.

La mère Marré est une femme d’une activité incroyable: à minuit, on la voit assise dans son vieux fauteuil près de la porte cochère; à trois heures du matin, on la retrouve à son poste, l’œil au guet, surveillant ses nombreux locataires au moment de leur sortie. La case de la mère Marré, car ce n’est ni une chambre, ni une loge, ni un salon, ni une pièce, ni un logis, la case donc de la mère Marré est une véritable ménagerie, compliquée d’une volière: chiens, chats, serins, pinsons, tourterelles, chardonnerets, moineaux francs et friquets y vivent en parfaite intelligence, y ont signé un traité de paix. Depuis la mort de son pauvre Augustin, elle a reporté toutes ses affections sur les pauvres petites bêtes qui, du moins, ne se soûlent pas et ne font pas enrager leur maîtresse.

III
LE PÈRE MOSCOU

Il se passe les scènes les plus curieuses dans le bouge de la mère Marré; elle est toujours en dispute avec ses locataires pour leur faire payer leur loyer, qu’ils acquittent par petits acomptes. Le père Moscou surtout lui donne un mal de galère. Le père Moscou est le vieil enfant gâté de la mère Marré, il était l’intime de son pauvre défunt; aussi, malgré toutes ses frasques, l’aime-t-elle toujours. Dès deux heures et demie on entend la voix du vieux soldat chiffonnier fredonnant de toute la force de ses poumons d’acier:

Si vous passez sur la place Vendôme,
N’oubliez pas le grand vainqueur des rois!

Il est fièrement campé sur sa jambe nerveuse, le bonnet de police crânement posé sur l’oreille; il porte sa hotte en vrai troupier fini, comme jadis il portait son sac de soldat; il semble manier une poignée d’épée en faisant voltiger son crochet entre ses doigts. Malgré ses soixante-dix ans il a conservé son allure militaire, ses airs de grognard troubadour, et son aplomb de vainqueur de l’Europe coalisée.

La mère Marré l’arrête au passage: