Lorsque le père Moscou a absorbé une dizaine de tournées de cet horrible breuvage, ivre de poison déguisé sous le nom d’eau-de-vie, il regagne en chancelant son pauvre gîte, se jette sur le tas de paille maculé qui compose son mobilier, et s’endort en fredonnant son refrain favori:
Si vous passez sur la place Vendôme, etc., etc.
Le lendemain, il recommencera; de longues années s’écouleront toujours semblables, toujours accompagnées des mêmes joies, des mêmes souffrances; il ne sera jamais plus heureux ni plus malheureux un jour que l’autre, il aura toujours froid en décembre, il grillera en juin, sans se plaindre, sans murmurer, sans accuser le sort, sans maudire les heureux de ce monde, mais ayant toujours une parole compatissante pour ceux qui souffrent de la faim et de la maladie, une larme pour ceux qui passent l’arme à gauche. Et c’est là l’existence de milliers d’individus qui chaque jour foulent le pavé de la grande ville. Parmi eux il se trouve des hommes jeunes et vigoureux, d’autres qui ont occupé des positions élevées dans le monde; des femmes jeunes et quelquefois belles, qui vivent avec une résignation toute philosophique, s’habituent à la misère et meurent sans avoir jamais envié ce qu’elles voient aux autres, mais aussi souvent sans avoir pensé un seul moment à l’abjection de leur position. L’eau-de-vie leur a, dès l’enfance, anéanti l’intelligence.
V
L’ARISTOCRATIE DE LA CHIFFE
Quelquefois, lorsque les bras manquent dans les usines d’alentour, les industriels viennent demander des hommes de bonne volonté à la maison de la mère Marré, où ils sont certains de rencontrer beaucoup de monde, car il n’y a pas moins de trois cents locataires dans les chambrées de la vieille femme. S’il fait mauvais, s’il pleut, par exemple, ils trouveront quelques rares individus qui daigneront peut-être leur donner un coup de main; mais, dès que le beau temps reviendra, au moindre rayon de soleil, ils s’envoleront comme une nichée d’oiseaux aux premiers jours du printemps, en disant:
«Nous aimons mieux chiffonner, vivre à notre guise, en liberté, au grand air, comme de vrais animaux que nous sommes.»
Un goujat, un marmiton est fier de son métier, dit Pascal; il en est de même du chiffonnier qui aime son industrie, parce qu’elle lui donne droit au vagabondage dans les rues de Paris qu’il adore, où il vit dans une indépendance complète, sans soucis du lendemain, sans souvenirs du passé, à la grâce de Dieu, se fiant aux bonnes âmes et à la multiplicité des publications littéraires, et bénissant la fécondité toujours croissante des auteurs dramatiques, des romanciers et des écrivains qui fournissent de quoi ne pas mourir de faim.