En effet, le père Moscou est le seul débiteur de la maison, personne n’oserait faire attendre sa semaine à la mère Marré: car elle loue indifféremment à la semaine, au jour, au mois et au terme, et il y a des gens qui y sont logés au jour depuis vingt ans et plus. Mais chez le père Moscou, c’est un principe. Il laisse toujours une petite queue chez tous ses fournisseurs pour, dit-il, avoir des gens qui le regretteront et penseront à lui après sa mort.
Sa journée commence à trois heures du matin; il fouille de droite et de gauche tous les tas d’ordures sur son passage, jusqu’à ce qu’il arrive à sa rue, aux bons tas qui lui sont réservés: car Moscou, étant connu pour sa probité, a ses clients et ses maisons. Les portiers lui gardent les paniers des bonnes, à condition qu’il jettera tous les détritus à la borne avant le passage des boueux de la salubrité et avant l’arrivée des lanciers du préfet de police; c’est ainsi qu’il nomme les balayeurs embrigadés. En quelques minutes, il a visité tous ces paniers, supputé la valeur de chaque objet: les papiers, chiffons, tessons, tout lui sert, tout lui est bon. A huit heures, sa hottée pleine, il va au faubourg du Temple prendre son rang à la queue du restaurant Passoir.
C’est encore là une coutume toute parisienne, qui, malheureusement, tend chaque jour à disparaître et qu’il faudrait cependant conserver. Les anciennes maisons de traiteurs, celles qui datent de trois ou quatre générations, ont l’habitude de faire distribuer chaque jour aux malheureux tous les restes de victuailles laissés par les consommateurs; elles ont la pudeur de ne pas tirer un bénéfice de ce qu’elles ont une fois déjà vendu. Mais la spéculation moderne est venue, elle a tout changé, maintenant; on a trouvé un moyen de tirer profit de ces rogatons, on les livre à forfait aux marchands d’arlequins, qui revendent aux pauvres ce qui leur appartient en toute justice. Les successeurs de M. Passoir ont religieusement et charitablement conservé le vieil usage; de la desserte de leurs tables ils nourrissent plusieurs familles. C’est une bonne action qui n’a pas besoin d’être louée, c’est là un exemple qui devrait être suivi par tous les restaurateurs, qui ainsi auraient les bénéfices d’une charité toute gratuite.
Le père Moscou est un des plus fervents habitués de ces distributions matinales. Il vient y chercher son pain quotidien. Sa journée est finie lorsque celle des autres commence; lorsque Paris, s’éveillant, ouvre à peine ses boutiques, et que les quartiers riches reposent encore tout entiers dans le calme et le silence, il regagne ses appartements en fredonnant quelque vieille marche militaire, il est fier et heureux, il a la vie assurée pour vingt-quatre heures; le roi n’est pas son cousin, il porte dans sa hotte assez de marchandises pour boire tout un jour.
Son triage fait, il entonne le refrain: A demain les affaires SÉRIEUSES, et il monte à la barrière de la Chopinette, à l’enseigne du Petit Pot gris. Là, il trouve nombreuse compagnie: c’est la petite bourse des chiffonniers; c’est dans ce cabaret qu’on discute le prix du chiffon, du papier, des os, des tessons de bouteilles, marchandises qui, pour n’être pas portées aux mercuriales des journaux de commerce, ne sont pas moins soumises à la hausse et à la baisse comme toutes les autres, et excitent la cupidité de plus d’un spéculateur.
IV
TAPIS-FRANCS
Dès que Moscou a déjeuné, vidé chopine, pris son café, son pousse-café, sa rincette et sa sur-rincette, et qu’il connaît le cours de sa marchandise, il commence à vivre, dit-il, c’est-à-dire qu’il se rend à l’Abattoir pour se rafraîchir. L’Abattoir est une sorte de cave enfumée, sombre, basse, humide, sans air, que le soleil n’a jamais été assez audacieux pour visiter; ses murs squalides suintent la misère et la puanteur, ses tables boiteuses et ses bancs éclopés servent de dortoir à toute une population d’êtres abrutis, n’ayant plus conscience de leur existence, ni rien d’humain. C’est un des spectacles les plus navrants qui se puissent voir qu’une réunion de ces pauvres idiots brûlés par les liqueurs fortes, annihilés par la débauche, qui ne pensent plus, agissent mécaniquement comme des automates, vous regardent avec de gros yeux ternes hébétés, et n’ont même plus assez d’intelligence pour comprendre ce que vous leur dites. Ils ne mangent pas, l’eau-de-vie suffit à tous leurs besoins animaux; ils vivent on ne sait comment; un matin on les trouve morts au coin d’une borne ou bien au fond de quelque bouge, et personne ne s’inquiète de ce qu’ils sont devenus; ils ont disparu comme l’insecte qu’emporte la bourrasque, sans qu’on s’en émeuve. Il faut un tempérament de fer pour résister aux influences délétères de cette eau-de-mort qu’on débite aux alentours des barrières. Et le Grand-Saint-Nicolas, l’estaminet des pégossiers, et l’Abattoir sont peut-être les plus dangereux de ces débits, et cependant les plus fréquentés, parce que les gouttes y sont très copieuses, c’est-à-dire qu’ils tuent en moins de temps que leurs confrères.