La vieille s’arrête devant une porte fermée par un sac en lambeaux. Elle me pousse dans la chambre au fond de laquelle un homme est étendu sur des chiffons. Une chaîne en fer part de la muraille et vient s’attacher au cou du malheureux en un solide carcan. L’homme peut, tout au plus, faire quelques pas, vite rappelé au mur par sa chaîne. Celui-ci, du reste, ne se lève même pas de sa couchette. C’est un nègre, jeune encore, à l’épaisse toison, à la barbe ravageante. Il est pâle, oh! si pâle!... En vérité, ce nègre est livide!... Toute vie semble retirée de son corps et ne subsiste plus que dans sa barbe trop touffue et dans le regard lucide, calme, dont il me fixe.

—Quel est ton état?

—Il n’y a pas de mal sur toi?

Nous échangeons les formules de politesse, tout naturellement, comme des gens qui se rencontrent dans la rue. Ce nègre est fort bien élevé, il connaît les règles du savoir-vivre. Se peut-il qu’il soit fou?... Il répond à mes questions avec la plus grande netteté.

—Il y a cinq ans que je suis entré ici... J’étais vigoureux alors, je marchais sur mes pieds. A présent ils ne peuvent plus me porter.

Il désigne ses pauvres jambes, maigres, ankylosées, des jambes mortes... A quoi bon cette chaîne? Il ne saurait se sauver...

—Non, il n’est pas fou, me dit Si Bouchta, il est tranquille, obéissant, il ne réclame jamais... Autrefois, quand on nous l’amena, il avait des visions, il parlait la nuit. Maintenant il dort bien.

Mon esprit se déconcerte devant ce nègre impassible, qui ne me prie même pas d’intercéder pour son sort, comme s’il le jugeait irrévocable.

—A-t-il des parents?

—Sa mère vient le voir chaque jour et lui apporte à manger.