—Allah t’a mise sur mon chemin, j’allais à ta recherche. Ma maison est dans la joie depuis la guérison de Si Abd el Aziz. Elle te prie de venir ce soir, car je donne une nuit de Gnaoua[47], pour satisfaire au vœu dont je me liai, lorsque mon fils fut atteint par la petite vérole.
—Sur ma tête et mes yeux! répondis-je.
C’est pourquoi, mystérieuse, voilée, je me rendis à mule chez Si Ahmed Jebli, dès que les ténèbres eurent enveloppé le monde.
J’avais revêtu un caftan de satin abricot et une tfina de légère mousseline jaune. Je ne portais qu’un seul bijou au milieu du front. L’élégante discrétion de ma toilette obtint les compliments de toutes ces dames. Elles aussi avaient soigné leurs parures, qui n’atteignaient point cependant la somptueuse magnificence réservée aux noces. Ce n’étaient que soieries et gazes, sourires sur les lèvres et contentement des cœurs. Nous nous assemblâmes dans une mesria du premier étage, d’où nous pouvions fort bien voir la fête sans être aperçues, car les invités du maître occupaient, au rez-de-chaussée, une longue salle située en dessous de la nôtre, et nous n’approchions des fenêtres grillées qu’avec la protection de nos haïks.
Le patio de Si Ahmed se prolonge en un jardin, par-devant lequel il forme une large place mosaïquée. Là étaient réunis les visages de bitume, si nombreux qu’ils ressemblaient aux sauterelles abattues sur un champ. Ils faisaient deux groupes distincts, celui des hommes et celui des femmes. De grandes torches fumeuses, fichées dans le sol, les éclairaient de reflets rougeâtres, et des cierges s’alignaient sur les tapis, dans les hauts chandeliers.
Après avoir bu et mangé jusqu’au rassasiement, les nègres préludent en sourdine. Mes compagnes regardent, attentives et recueillies. Ce n’est point pour elles un simple divertissement, mais un acte religieux dont elles comprennent encore le sens magique.
—Tous les puits sont-ils fermés? demande à une petite esclave le chef de la confrérie.
Minéta contrôle avec conscience les pesants couvercles de marbre, car, si par inadvertance un seul restait entr’ouvert, l’armée des djinns ferait irruption et, calamité! s’emparerait de tous les Gnaoua.
—Va boucher les conduits de la chambre aux ablutions, ordonne Lella Lbatoul.
On ne saurait avoir trop de prudence envers ces démons, toujours prêts à s’élancer sur les humains.