Les musiciens commencent à s’exciter, leurs chants deviennent plus rauques, les joueurs de gumbri grattent leurs instruments avec une rage grandissante, et la cadence des crotales secoue furieusement la nuit. Un à un, les danseurs se lèvent, encensent leurs vêtements et leurs corps et viennent exécuter quelques pas devant l’orchestre.

Hypnotisée, une négresse de la maison, qui passait au milieu du patio, s’est arrêtée. Elle dépose son plateau de cuivre et s’avance vers les Gnaoua. Selon les rites, elle parfume ses caftans et s’apprête à danser. Puis, saisie d’une pudeur subite, elle s’enfuit. Mais on la ramène et peu à peu Fatima se prend au rythme de la musique. Des réminiscences lointaines s’emparent de son être, elle danse... droite, presque sur place, en un dandinement exaspéré. Ses hanches roulent, ses épaules tressaillent, ses seins frémissent, une stupide béatitude alanguit son visage.

Les esclaves et les femmes, qui d’abord avaient ri, l’encouragent de leurs stridents yous-yous.

Fatima danse éperdue, les yeux hagards, la croupe bondissante. Elle oublie les murs, les assistants, l’esclavage. Elle est dans son pays, en Guinée, un soir d’ivresse...

Les musiciens se démènent avec des expressions de souffrance voluptueuse. Délices et torture! Cruelle jouissance de la musique!... Reflets mauves sur les fronts en sueur... Éclairs blancs des dents et des yeux à travers les faces de nuit, et cette femme hallucinée qui danse...

Soudain l’effrayant vacarme s’apaise en un chant religieux:

O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu.
Le salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!
Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!

Les esclaves entraînent Fatima, épuisée. Sept ou huit danseurs lui succèdent.

La barbare cadence a surgi des psaumes, comme un chat bondissant hors de l’ombre. Les nègres rejettent burnous et djellabas, ils restent vêtus d’une tunique sur l’ampleur des culottes bouffantes. Des voiles dont ils s’enveloppent, blancs, noirs, bleus, verts, selon les djinns évoqués, se déploient, cinglent l’air et s’enroulent semblables à des couleuvres. Les gestes s’accentuent, les jambes sèches et sans mollets se détendent avec une brusque souplesse, les bras se projettent en avant par saccades, les visages prennent des airs d’hypnose et de bestiale félicité.

Et toujours le claquement formidable des crotales!