... Du groupe des femmes, une masse énorme s’est détachée, un amas de draperies rampant sur les mosaïques, la maallema, la prêtresse!
Elle arrive en poussant des gémissements, jusqu’au groupe des danseurs, vautrée, frémissante, face contre terre. Sa tête s’agite convulsivement au ras du sol. Elle semble implorer l’orchestre, elle souffre d’un mal torturant. Le djinn s’empare d’elle...
En hâte, on la dépouille de sa djellaba, on encense ses vêtements, ses pieds et ses mains, on cherche à la maintenir tandis qu’elle se tord. Tout à coup, avec un hurlement, elle se dresse et se met à danser.
Une étonnante flexibilité ploie son corps épais, le mouvemente de tressaillements, torsions d’épaules, déhanchements. Autour d’elle, les danseurs s’excitent, les musiciens hors d’eux-mêmes expriment une poignante douleur. Cela dure longtemps ainsi, toujours plus vite, toujours plus fort...
Et subitement, le paroxysme de cette frénésie sombre dans le psaume calme et grave, l’imploration religieuse:
O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu!
Le Salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!
Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!
... Au milieu du cercle, on dépose une coupe remplie d’eau. Un Gnaoui s’agenouille devant elle, il gémit, il supplie, il tend les bras vers la coupe, il la conjure. Puis il la saisit avec respect, l’élève des deux mains vers le ciel et la pose enfin sur sa tête, sans ralentir ses mouvements.
Il se lève et commence à évoluer tout autour du patio, avec des ondulations de reins et d’épaules, une extase de brute. Les autres le suivent, plus nerveux, leurs pieds frappent le sol, leurs trémoussements s’exaspèrent jusqu’au délire. Et, de nouveau, je me sens étourdie par cet excès de bruit et d’agitation, sans pouvoir mesurer ce qu’en dure le temps.
... Mais la mélopée vient assourdir le dernier éclat des instruments. Et c’est une surprise toujours nouvelle que ce psaume dont la sereine beauté domine et dissipe le cauchemar des nègres déchaînés.
... La femme a repris ses contorsions de reptile. Une autre s’avance, rampante, et d’autres serpentent à leur suite. On dirait des spectres surgis des tombeaux, des larves enfantées par le sol. Leurs sanglots ont des accents désespérés et leur démence gagne tous les danseurs. Une épouvante plane sur l’assemblée.