Tout à coup une rumeur s’élève de la ville; les discordants hautbois[1] ont déchiré le crépuscule et dominent la cantilène des muezzins... Les femmes y répondent par des yous-yous suraigus; les enfants courent en criant l’heureuse nouvelle, les passants se la confirment d’un air ravi: la première lune du Ramadan est apparue!

Quelle joie! Tous les cœurs sont en liesse, excités par la perspective des jours inhabituels, qui ne seront point comme les autres jours, qui rompront le cours monotone de la vie! Pourtant ce seront des jours si cruels et trop longs en cette saison d’été, où, depuis la naissance de l’aube jusqu’à l’agonie dorée du moghreb, toutes les abstinences mortifieront les serviteurs d’Allah: abstinence de nourriture, de boisson, de tabac, abstinence d’amour... Mais ils débutent par une fête.

Chacun s’affaire pour le premier repas nocturne, et, bien qu’il fût prévu depuis longtemps et même préparé, la foule se presse autour des marchands. Une odeur de friture domine tous les relents des souks, les saucisses rissolent, les beignets s’entassent; les petites lampes à huile, allumées au fond des échoppes, révèlent l’amoncellement des victuailles. De bons bourgeois, dignes et blancs, promènent les melons et les figues précoces qu’ils viennent d’acheter.

Voici les nuits sans sommeil, les souffrances du jeûne, l’épuisement, la soif torturante... Nul n’y songe.

La brûlante harira fume dans toutes les demeures.

Gloire à Dieu! Monseigneur Ramadan est arrivé!

12 juillet.

Ce ne sont que gens las et dolents, mines creuses, regards ternes, ou brillants de fièvre, dans les visages émaciés. Les bons bourgeois replets ont perdu leur air jovial en même temps que leurs joues. Ils somnolent tout le jour au hasard des sofas et se réveillent très grognons, la bouche mauvaise et sèche. Ils se montrent tyranniques, exigeants, emportés. Les esclaves travaillent à contre-cœur avec des gestes mous; les femmes redoublent de jalousie... Les ménages se désunissent, les meilleurs amis se brouillent; partout on entend des disputes et des criailleries. La moindre chose irrite les nerfs trop tendus et prend la proportion d’un drame; jamais on ne vit tant de plaideurs aux audiences du pacha. Pour un morceau de viande, pour un fruit écrasé, pour un mot, des hommes s’empoignent férocement, une lueur de meurtre au fond des yeux. Les voix s’éraillent en injures gutturales:

—Qu’Il maudisse ton père, ô fils d’esclave!

—O fils du fainéant cet autre!