J’accède à cette pudeur imprévue. Du reste mon mari, dès que j’ai reconnu les aventureuses, s’est éloigné discrètement. Je l’appelle à notre aide. Il s’agit de sauver ces femmes, tout en ménageant, pour une fois, l’honneur du marchand. Kaddour, que l’on a fait chercher, les reconduira par le chemin des terrasses. Mais les fugitives, tout à coup, ont pris une excessive réserve: elles me conjurent de ne pas les abandonner ainsi, seules, avec un homme!

Nous partons en silence, tels des rôdeurs nocturnes. Il faut grimper, redescendre, escalader les petites murettes. Des échelles, des cordes à linge nous prêtent parfois leur appui. Yakout entrave notre marche, nous la portons presque et elle se mord les lèvres pour contenir ses cris.

Souvent nous nous arrêtons au-dessus d’une demeure, haletants, oppressés par la crainte d’avoir fait quelque bruit.

Y a-t-il des gens qui écoutent dans la nuit?..... Tout dort... Les patios creusent des puits mystérieux; la ville m’apparaît comme en un cauchemar où l’on bute au milieu des obstacles, où l’on va sans fin, le cœur étreint d’angoisse.

Louange à Dieu! Voici la demeure de Si Ben Melih. Une porte entr’ouverte sur l’escalier engloutit les trois femmes. Ce n’est point l’heure des remerciements. La nuit devient plus grise. Hâtons-nous!... Un muezzin jette au-dessus de Meknès la plainte religieuse du Feger; de tous les minarets, aussitôt, s’envolent les prières annonçant l’aube.

Le ciel s’empourpre, la chaîne du Zerhoun apparaît en silhouette onduleuse, les choses perdent leur aspect bizarre et redeviennent normales. Pour une fois, la magie du décor me laisse insensible. Que dirait-on d’apercevoir la femme du hakem et son mokhazni sur la terrasse des voisins!

Mais Allah nous avait écrit la sécurité! Délivrés de Yakout, notre retour s’accomplit plus vite et sans peine. Nul ne nous a vus.

Seul, un ramier, au bord de son nid, nous contemple d’un œil étonné...

1ᵉʳ juillet.

Toutes les femmes ce soir montent aux terrasses; un recueillement insolite plane au-dessus de leur assemblée... Elles ne bavardent point ni ne s’attardent en escalades pour rejoindre les voisines. Droites et graves, tournées vers l’Occident, elles inspectent le ciel où vacille un dernier reflet. Elles ne savent point qu’il est mauve, d’une nuance incertaine et délicieuse faite de tous les roses du couchant fondus en l’azur du jour, mais seulement qu’il y doit paraître le signe des temps attendus.