Puis, une interminable discussion use le temps, sur le point de savoir s’il reste encore quinze ou seize jours de jeûne... Les pénibles heures passent plus lentes chez les riches oisifs, prostrés dans leur fatigue, que pour les pauvres diables contraints au travail quotidien.
D’un suprême effort Si Larbi se lève, afin de me reconduire. En traversant le patio, il me désigne la nouvelle esclave, une négresse toute jeune, ferme et luisante comme un beau marbre. L’œil du maître brille et s’éteint aussitôt...
... C’est Ramadan! Quatre heures encore jusqu’au moghreb!
8 août.
Jour de lamentations, jour de deuil.
Les Juifs pleurent la chute de Jérusalem, où ils étaient rois, heureux et fiers...
Simouel Atia, le bijoutier, me presse de le suivre dans sa petite ville aux murailles bleues. Il me promet le spectacle d’un peuple désespéré.
—Depuis hier, me dit il, nos demeures ont été dépouillées de leurs tapis, car un sol nu convient à ceux qui gémissent dans la douleur...
Aussitôt franchie la porte du Mellah, nous tombons en pleine cohue. On se pousse, on s’écrase, on se dispute. Il y a des cris, des rires, un familier tintement de monnaie; les gamins blêmes se faufilent entre les groupes, chacun tient un jouet ou un gâteau. La foule se fait plus dense autour des marchands accroupis à terre, derrière leurs étalages. Ils vendent des courges, des melons, des pastèques ouvertes à la chair juteuse, des concombres tortillés et raides. D’autres ont un petit bazar européen, où les femmes trouvent des colliers en perles dorées, des miroirs, des peignes, des savons au musc. Mais il y a surtout des confiseries splendidement garnies: les meringues s’empilent, savoureuses et légères, à côté des sucreries écarlates, des gâteaux d’amandes, des biscuits, des dragées aux vives couleurs, des pâtes qui s’étirent comme les guimauves de nos foires, et où s’engluent les mouches gourmandes.
Les garçons teigneux, les fillettes aux longs visages, ouvrent d’envie leurs yeux, à la vue de tant de choses excellentes, et ils hésitent dans leur choix, en tendant au marchand des liards crasseux. Ils pourraient acheter des cacahouètes, des noix, des joujoux... Un vieux Juif, au nez purulent, souffle en de petites amphores pleines d’eau, afin d’en tirer des roulades et des pépiements de rossignol... Pour un guirch[50] les enfants émerveillés soufflent après l’ignoble vieux, dans ces jouets qu’il leur vend...