Le saint homme siège cependant à petite distance de ma demeure, et, n’étaient ces voiles encombrants et ces poulets, je me réjouirais de l’aventure qui me permettra de l’approcher. Mouley Ahmed a, sur tant d’autres faiseurs de miracles, l’avantage d’être encore vivant, ce qui ne laisse pas que d’être appréciable, même pour un marabout. Mais peut-être ne songe-t-il pas à cette propre baraka[52]. Il ne semble point qu’il ait jamais été capable de raisonnement, et c’est bien pour cela qu’il est saint!
Il y a longtemps qu’il vint à Meknès, sans y provoquer la moindre émotion. Il était pauvre, loqueteux et faible d’esprit. Le mouvement et le travail lui répugnant à l’extrême, il s’installa contre un mur et n’en bougea plus. Comme il proférait des paroles incohérentes, et supportait le froid, la pluie et le soleil sans en ressentir l’inconvénient, les gens se prirent à lui témoigner quelque respect. Une femme du quartier se dévoua bientôt à son service: elle peignait ses cheveux bouclés et sa barbe crasseuse, nettoyait le sol autour de lui, entretenait à ses côtés un petit canoun allumé.
Or un Marocain astucieux, ayant compris combien il serait profitable d’exploiter la baraka d’un saint, voulut joindre ses soins à ceux de la pieuse femme. Mais elle en prit ombrage. Il y eut des paroles cuisantes... et même des coups échangés, tandis que Mouley Ahmed ruminait en silence.
Et puis cela se termina très dignement, par un mariage entre le serviteur et la servante en dévotion du saint homme.
Le culte de Mouley Ahmed se répandit en même temps que le bruit de ses miracles, malgré la réprobation des lettrés et des hommes de religion. Les pèlerins affluèrent, les offrandes enrichirent le couple dévoué, et l’on construisit récemment un sanctuaire au-dessus du marabout. Comme il eût été malséant de déplacer un saint, même pour une œuvre aussi honorable, les artisans exécutèrent leur travail, avec déférence et précaution, tout autour de Mouley Ahmed, sans le bouger.
Mes poulets continuent à piailler et à se débattre... Lella Oum Keltoum eût bien dû trouver une offrande moins encombrante. Elle s’inquiéta seulement de choisir des coqs parfaitement noirs.
Au détour d’une ruelle déserte, Kaddour enfin se retourne et condescend à m’aider. Mais il me rend les exécrables volatiles dès que nous approchons du sanctuaire. Je m’empresse de les remettre au pieux serviteur de Mouley Ahmed, qui m’en débarrasse avec satisfaction. Ces poulets iront, évidemment, s’ébattre dans sa propre basse-cour.
Après quelques pourparlers entre Kaddour et lui,—je me tiens modestement à l’écart, toute pénétrée de mon indignité;—il nous introduit auprès du marabout.
Des femmes, des malades encombrent déjà le sanctuaire. Il est étroit et plaisant. Tous les maîtres artisans de la ville y excellèrent en leurs travaux: les menuisiers ont sculpté la porte de cèdre, les peintres y mélangèrent harmonieusement les couleurs et les lignes, les mosaïstes pavèrent le sol d’étoiles enchevêtrées.
Des rayons verts, bleus et jaunes pénètrent à travers les vitraux enchâssés dans les stucs, ajoutant leur éclat à celui des tapis neufs, des coussins en brocart et des sofas recouverts d’étoffes voyantes.