Il parle, parle, d’une bizarre petite voix haletante:
—Mes sœurs m’ont dit: «Prends-leur des gâteaux, il y en a chez eux... prends-leur du sucre que tu nous apporteras, et du petit argent si tu en trouves...» Il y avait des hommes et des femmes. Nous nous sommes bien réjouis, nous avons bu et nous avons mangé... nous avons parfumé nos vêtements... Mes sœurs, ce ne sont que des p... de Sidi Nojjar, mais elles m’ont donné des bonbons.
—O méchant! pourquoi t’es-tu sauvé de Kaddour? Tes sœurs étaient donc à la fête? Nous t’avions défendu de les voir jamais, tu le sais bien.
L’enfant rit sans répondre, puis il entonne une chanson obscène, vacille et tombe accroupi sur les mosaïques. Son haleine, empestée de mahia[63], confirme ce que déjà nous avions deviné.
Saïd est ivre, épouvantablement!...
12 novembre.
Les vapeurs qui s’étendaient sur le ciel, comme le tfina de mousseline dont la transparence atténue l’éclat d’un caftan, se sont accumulées, cette nuit, et deviennent d’épaisses nuées menaçantes.
Elles accourent de l’ouest, se poursuivent, se bousculent, se confondent en un conflit tragique et muet. Plus haute et subitement hostile, la chaîne du Zerhoun barre l’horizon d’un rempart indigo foncé; les ruines s’abandonnent, très grises; il semble que la ville se soit écroulée davantage. En cette atmosphère de tristesse et d’hiver, ce n’est plus qu’un lamentable tas de décombres.
Quelques gouttes s’écrasent lentement dans la poussière en y traçant des étoiles... Leur rythme s’accentue, se précipite, et Meknès disparaît sous le voile rayé de la pluie.
Elle tombe! Elle tombe! impétueuse, irrésistible, dévastatrice. On dirait qu’elle veut se venger de son long exil. Elle tombe avec rage, avec férocité. Elle noie les demeures, transperce les murs, flagelle les arbres et les plantes. La rue tout entière est un torrent qui dégringole; certains patios en contre-bas de la chaussée se remplissent d’eau, l’inondation gagne les chambres et en chasse les habitants... J’aperçois des voisines réfugiées sur la terrasse de leur pauvre masure. Elles sont trois, blotties les unes contre les autres, telles des oiseaux frileux, résistant mal au déluge et au vent qui les cingle. Kaddour apporte une échelle. Il doit opérer un véritable sauvetage pour les amener dans la cuisine où elles se sécheront.