—Si l’on voulait me faire sortir, je pleurerais pour rentrer, dis-je, répétant la réponse qu’une Musulmane me fit à moi-même, au temps où je ne comprenais pas encore.

—N’aimerais-tu pas voir les hommes, causer avec eux?

—Quelle honte! m’écrié-je convaincue.

La Parisienne est visiblement troublée; je jouis de son désarroi. Elle croyait trouver des courtisanes et des rebelles en ces somptueuses barbares. Je lui laisse entrevoir des femmes très près d’elle, tout en étant si loin, très semblables, à part quelques différences de coutumes.—Des femmes adaptées à leur existence et qui n’en souffrent pas plus que nous, d’être clouées au sol, quand nous voyons passer des avions... Mais les apparences seules frappent son esprit; elle a des étonnements excessifs pour les cérémonies de ces noces et ne fait pas de retour sur les nôtres. Elle n’en soupçonne point le sens profond. L’étrangeté du décor, le pittoresque de quelques détails suffisent à la dérouter...

Nos mariées, vêtues de blanc et couronnées d’oranger, qui s’avancent avec un traditionnel air pudique, sont pourtant les sœurs de cette aroussa «pleine de honte», chargée de bijoux et de voiles. L’étalage des cadeaux, accompagnés de la carte des donateurs, ne le cède en rien à leur présentation par la neggafa. La musique, les cierges, les parures, les festins forment le thème de nos fêtes aussi bien que de celle-ci... Vestiges des rites millénaires qui apparentent tous les humains et dont les symboles survivent incompris à travers les religions et les races. Ils m’apparaissent et m’émeuvent davantage au contact de ces curiosités superficielles.

Et soudain, j’ai la poignante impression d’être étrangère à toutes, dans cette fête. Si loin des Européennes qui ne peuvent comprendre les âmes vers lesquelles je me suis inclinée! si loin! plus loin encore des Marocaines que ne chercheront jamais à comprendre la mienne...

Cependant je sens mieux que, toutes, nous sommes des sœurs.

Il faut intimement connaître les Musulmanes pour ne plus voir en elles des créatures à part, mais de simples femmes animées des sentiments les plus naturels: des coquettes, des jalouses, des frivoles, des mères aussi, d’excellentes maîtresses de maison... Elles s’intéressent aux toilettes, aux histoires d’esclaves et d’amour. Cela me semble identique aux questions de chiffons, de domestiques et d’intrigues qui passionnent tant d’Européennes. Même l’ennui, l’inconscient ennui qui forme la trame de leurs existences monotones et recluses, n’est guère plus accablant que celui dont languissent nos petites bourgeoises, condamnées à vivre dans un fastidieux cercle restreint, hors duquel, si souvent, elles ne soupçonnent rien...

Je voudrais dire tout cela et tant d’autres choses à cette femme de lettres qui cherche à découvrir les Musulmanes. Mais je me tais, puisque aujourd’hui j’en suis une... Car jamais aucune d’entre elles n’analysa ses sentiments. Et c’est là surtout ce qui les différencie tellement de nos âmes occidentales, et forme tout le secret de leur paisible bonheur.

13 décembre.