Coucher de soleil vert et rose, au dehors des murs. Étrange atmosphère irréelle, voluptueuse et changeante, par la magie de ces deux couleurs qui se cherchent, s’opposent, s’exaspèrent puis doucement s’atténuent et se fondent en un crépuscule dont les cendres apaisent la dernière flambée du jour.

Le bled, où les jeunes orges étendent leurs prairies d’un vert acide, va rejoindre par de larges ondulations, vert-bleu, vert-mauve, vert-gris, les montagnes lointaines et proches à la fois, nettement découpées sur la transparence du ciel abricot.

Une route sinue, rose et dorée, à travers les champs d’où reviennent les troupeaux roux. Des milliers d’oiseaux les accompagnent, avec un grand tourbillonnement dans l’air calme, une palpitation d’ailes et de cris; de ces ibis blancs, appelés «serviteurs des bœufs», qui vivent avec les bestiaux et les quittent seulement aux portes de la ville. Quelques minutes encore, ils tracent dans le ciel des méandres agités, tandis que la terre, à mes pieds, se bariole de leurs fugitives ombres vertes. Puis ils s’abattent sur un bosquet, et les arbres au sombre feuillage sont fleuris tout à coup, comme des magnolias, d’innombrables fleurs d’un rose laiteux.

Le cimetière de Sidi Ben Aïssa dort à l’ombre des oliviers, très solitaire et paisible à cette heure. Mais, de l’autre côté de ses murs, s’adossent accroupis, en petits tas de haillons dorés, des Arabes et des Chleuhs qui projettent leurs belles ombres vertes sur ces murs très roses, et, recueillis, écoutent les discours d’un charmeur de serpents.

Agile et svelte en sa courte tunique, l’homme évolue au milieu de son auditoire, ses yeux hallucinants fixent tour à tour chacun des spectateurs. Au sommet de son crâne rasé, s’épanouit la mèche des Aïssaouas que le soleil fait flamber comme du cuivre rouge. Un petit orchestre, accroupi dans la poussière, accompagne ses gestes et scande ses discours. Ce jongleur, parfois, a l’air d’un saint en extase, et les gens ne démêlent pas très bien s’ils assistent à des tours habiles et récréants, ou participent aux miracles que renouvelle, chaque jour, sur cette place, le charmeur de serpents. Car l’homme ne brave les reptiles et ne s’en joue que par la protection des saints dont il proclame la baraka.

Mouley Abdelkader! O Mouley Abdelkader!
Allah lui a conféré sa grâce!
Quand un disciple l’appelle, le maître accourt vers lui,
Il agite ses manches et vole comme l’oiseau.

Ris et sois joyeux! Chasse de ton cœur le souci!
L’assurance de la richesse
Mouley Abdelkader te la donne.
Et quand il l’a donnée
Il ne revient pas sur sa parole,
Notre Seigneur Dieu s’en est porté garant.

Moi je suis tien, O illustre!
Je n’ai d’autre recours que toi,
Accorde-moi ta protection, ne tarde pas!
Mouley Abdelkader,
O Sauveur des patrons de vaisseaux!
Galope! Il te suffit pour cela d’un roseau.
Moi je suis tien, O illustre!

Et les assistants supplient en chœur:

O Mouley Abdelkader!
O Sidi Ben Aïssa!
Protecteurs des gens en péril!
O ceux par qui l’on ne craint pas!