Nous montons un lamentable escalier, étroit et raide, dont les générations ont fait sauter les mosaïques et usé les poutrelles.

Tranquillement accroupi près du seuil, au milieu de cinquante petites paires de babouches, Saïd se plaît à les mélanger, avec un air de malicieuse satisfaction. Mais, dès qu’il m’entend, le petit scélérat se met à pleurer et à pousser mille cris effrayants. A lui seul il couvre la voix de tous ses compagnons qui égrènent les pieux versets.

—Sellal Qlouba! Sellal Qlouba! vocifère-t-il.

—Que dis-tu, Saïd?

—Sellal Qlouba est dans la rue! J’ai peur de Sellal Qlouba! O ma mère! protège-moi! O ma mère! Je suis réfugié en toi! sanglote le petit en se prosternant à mes pieds pour embrasser ma robe.

Le lettré m’explique, d’une humble voix effrayée, qu’un bruit s’est répandu depuis quelques jours: un homme, venu de loin, Sellal Qlouba,—l’arracheur de cœurs,—parcourt la ville avec un fusil et une sacoche où il enferme les entrailles de ses victimes... La voix du lettré s’éteint, de plus en plus basse. On dirait qu’il craint d’être entendu par Sellal Qlouba. L’effroi le paralyse autant que ses écoliers dont les visages se contractent depuis que la malice de Saïd réveilla leurs alarmes.

J’ai grand’peine à emmener l’enfant qui, par méchanceté, refuse de descendre l’escalier et se laisse à moitié rouler sur les marches disjointes.

Arrivé dans la rue, il change d’attitude. Nous devons traverser les souks, et il escompte déjà les pois chiches grillés qu’il pourra s’acheter si je lui donne un sou. La face comique de ouistiti s’exerce au sourire.

Mais nous passons devant le marchand de pois chiches sans nous arrêter.

—N’as-tu pas honte, ai-je répondu à sa demande, c’est du bâton que tu devrais manger!