Les petits héros de la fête sortent un à un dans la cour, superbement vêtus. Leurs caftans de drap aux vives couleurs traînent à terre,—car ils n’ont pas de ceinture aujourd’hui.—Ils sont recouverts d’une courte tunique ramagée d’argent: des bandelettes blanches criblées de taches roses ceignent leurs fronts, et leurs burnous d’un vert aigre blessent les regards.
On les installe sur une estrade, autour de laquelle les femmes en toilette viennent s’accroupir. Il y a le fils aîné de Si Larbi, un grand garçon mince qui a peut-être douze ans, puis trois de ses cousins beaucoup plus jeunes, et enfin le minuscule négrillon Messaoud, enseveli dans l’ampleur de ses vêtements.
Il doit être bien étonné, le pauvre gosse, de se trouver ainsi paré! Certes, il n’échappe à personne qu’il est un esclave, dont les caftans trop longs, le burnous défraîchi, furent prêtés pour la circonstance, alors que ses compagnons arborent fièrement leurs draperies neuves. Mais il domine l’assistance, il est assis sur des coussins, il n’a rien à faire et les femmes ont poussé des yous-yous à son apparition! Ses yeux ronds s’écarquillent plus que d’habitude avec une naïve expression de stupeur.
A côté de lui, un bambin ne cesse de pleurer, affolé par la perspective de l’opération. Ses mains, agrippées à la robe de sa mère, la retiennent, près de lui, droite devant l’estrade, troublant ainsi l’ordonnance de la fête. Et le petit lève vers la jeune femme de pitoyables regards suppliants.
—O mon malheur! gémit-il sans relâche. O mon malheur!
Les autres sont dignes, un peu émus sans doute au fond du cœur, mais ils s’étudient à rester impassibles et raides, ainsi qu’il convient. Quelques propos des invitées doivent parvenir jusqu’à eux et les troubler davantage. Car elles parlent sans aucune retenue de la prochaine cérémonie; elles en décrivent complaisamment les détails aux tout petits, vautrés auprès d’elles, et dont ce sera le tour dans quelques années.
Ma voisine, qui étale un étourdissant caftan violet à fleurs géranium, fait même, avec deux doigts écartés en ciseaux, des gestes d’une trop explicite impudeur... Le bébé, vers qui elle se penche, n’en paraît point ému et continue à sucer son pouce en toute sérénité.
Le soleil descend peu à peu dans le patio, il ajoute aux toilettes un éclat superflu. Des roses faux heurtent les bleus trop vifs, les oranges, les jaunes ardents, les ramages d’or qui fulgurent en éclairs à travers les satins.
Et puis l’acidité agaçante des cinq petits burnous verts...
Mais les musiciennes, tapant à tour de bras sur les tambours de formes diverses, et chantant avec fureur, dominent le tumulte des gens, des voix et des couleurs.