... Drissia l’accouchée, halette sur des matelas, le visage rouge et les mains brûlantes.
Tout près d’elle des invitées, très splendides, causent avec une animation qui m’étonne. Je saisis le nom, cent fois répété depuis quelques jours, de Sellal Qlouba.
L’arracheur de cœurs, personne ne l’a vu, mais chacun le décrit et en propage l’épouvante.
«Les gens le disent.» Cela suffit. Des paniques se multiplient à travers la ville et les écoles demeurent désertes, car les mères n’osent plus laisser sortir leurs petits.
Lella Lbatoul, parente de Si Larbi, est ici. Je vais m’asseoir auprès d’elle et l’interroge:
—O docte et prudente! toi qui ne prononces point de paroles au hasard, explique-moi cette étonnante histoire de Sellal Qlouba. Y crois-tu vraiment?
—J’ai appris, me répond-elle, à me défier des choses qui passent de bouche en bouche, et sont racontées par les enfants ou les esclaves. Cependant il me semble qu’on ne parlerait pas ainsi de Sellal Qlouba s’il n’existait pas... Les gens disent que c’est un homme de la tribu des Mzadem[67], très loin, dans le sud, au delà de Marrakech. Or, par une malédiction d’Allah, tous ceux de cette tribu sont affligés d’un chancre qui leur ronge le nez. Et ce mal ne saurait guérir qu’au moyen d’un remède composé par un taleb[68], avec des cœurs arrachés aux petits enfants. C’est pourquoi Sellal Qlouba partit en chasse à travers le pays.
—Connais-tu, dans ton entourage, un seul enfant qui ait été sa victime?
—Non, grâce à Dieu!... Aussi ne suis-je pas très assurée que Sellal Qlouba soit à Meknès. Cependant, par précaution, je n’ai point envoyé mon fils à la mosquée tous ces jours-ci...
Tandis que nous causions, un ordre est arrivé du vestibule, et l’excitation s’exagère. De robustes négresses se placent devant les jeunes garçons qu’elles chargent à califourchon sur leur dos. Le petit éploré jette des cris aigus et tend désespérément les mains vers sa mère: