—Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!... Laissez-moi!...

On l’emporte de force avec les autres, dont le calme commence à se démentir.

Aussitôt les mamans sont conduites vers l’estrade et installées à leur tour parmi les coussins. Elles sont quatre, puisque, bien entendu, le négrillon n’a pas la sienne ici, mais seulement une mère très lointaine, en Mauritanie ou au Tchad, dans un des pays sauvages où l’on va voler des enfants afin de les vendre ensuite aux habitants civilisés des villes marocaines.

Personne donc n’occupe la place de Messaoud, personne, en songeant à lui, ne sent battre son cœur à trop grands coups. Les mamans semblent un peu émues. Heureusement elles ont à remplir des rites très absorbants: bien étaler les plis de leurs robes; tenir leur pied droit dans un bassin de cuivre rempli d’eau, en y foulant le mors d’un cheval, dont les rênes, relevées d’une main, sont mordues entre les incisives; et enfin se regarder, sans distraction, en un petit miroir que l’on a placé dans leur autre main.

Ces gestes compliqués ont pour but, prétendent les lettrés, de fixer leur attention de telle sorte qu’elles n’éprouvent pas un trop vif émoi durant la circoncision. Mais elles, les femmes, gardiennes des traditions, savent bien qu’elles accomplissent des rites très graves qui assureront le bonheur et la santé de leurs fils.

La mère du petit éploré y met une conscience admirable; rigide, immobile, les sourcils contractés par l’effort, elle cligne à peine des yeux, absorbée en sa propre image. Les autres s’exécutent plus mollement et la neggafa les en réprimande:

—O honte! dit-elle à l’une des étourdies, tu n’a pas mis de rouge sur tes joues et tu effleures à peine les rênes de tes lèvres pendant que l’on circoncit ton enfant! Prends garde qu’Allah ne fasse retomber sur lui son mécontentement.

De l’autre patio, où sont réunis les hommes, on entend les sons aigres et sourds des instruments. Un petit esclave arrive en courant, il porte sur sa tête un plateau où l’on a déposé les caftans, les tuniques et les burnous vert acide. Aussitôt après reviennent les négresses chargées de leurs fardeaux. Ils ne sont plus enveloppés que d’un drap blanc, comme un suaire, et leurs têtes ballottent à droite et à gauche, affreusement contractées par la souffrance.

Ils crient! Ils crient! la bouche grande ouverte, les lèvres tordues. Ils hurlent! mais on ne les entend pas, car les musiciennes hurlent plus fort qu’eux en maltraitant leurs tambourins et les yous-yous des invitées s’excitent à couvrir les voix douloureuses.

Les mamans maîtrisent avec peine leur émotion. Celle qui mordait si négligemment ses rênes pleure à présent de toutes ses larmes. On dépose les cinq petits sur un matelas et les négresses s’en vont, le dos de leurs vêtements tout ensanglanté... Ils crient, les pauvres circoncis! Ils crient! Ils lassent les chants et les yous-yous. Bientôt on distingue leurs gémissements. Chaque mère console son fils, l’embrasse, lui promet «que c’est fini, qu’on ne recommencera jamais».