Le négrillon reste tout seul, mais lui, il ne pleure pas du tout. Peut-être comprend-il que ce serait inutile, qu’il n’y a personne pour le cajoler, ni l’apaiser... A quatre ou cinq ans, déjà, il doit avoir sa philosophie de l’existence... Un peu de sueur mouille ses tempes, une larme sèche au coin de ses yeux, il a l’air encore plus ébahi que tout à l’heure. Sa petite patte noire, crispée sur l’étoile, l’écarte de la cuisante blessure. Il attend patiemment que se calme la souffrance et il regarde, sans mépris, ses compagnons, tous plus âgés que lui, qui savent si mal supporter leurs tourments. Ce sont les petits maîtres, les enfants riches et libres, ils ont des parents pour les gâter... Lui, Messaoud le négrillon, n’en est pas à sa première expérience douloureuse; depuis longtemps il sait accepter silencieusement tous les maux, car les cris ne servent à rien et importunent les gens. En sorte qu’aujourd’hui c’est lui le privilégié. Il souffre moins que les autres.
Le grand Sadik oublie toute espèce de dignité et secoue sa tête en sanglotant:
—Oh! Oh! Oh! le barbier! il m’a coupé!... Oh! Oh! le barbier!...
Et les autres, adoptant ce thème lamentable, hurlent en chœur:
—Oh! le barbier!... Oh! le barbier!...
Leurs cris montent, se dépassent, s’apaisent exténués, puis repartent avec une nouvelle frénésie. Les musiciennes redoublent leurs efforts; les invitées bavardent et changent de toilette, les esclaves s’affairent à préparer le festin, dont treize plats déjà sont alignés dans la cour.
Et, au fond de la salle, Drissia l’accouchée agite ses bras en prononçant des paroles incohérentes, tandis que le bébé vagit comme un jeune cabri.
5 janvier.
Lorsque j’entrai dans le harem de Mouley El Kébir, deux Juives proposaient aux Cherifat des étoffes et des passementeries.
L’une était fort vieille, d’un âge indicible, avec un profil crochu, de petits yeux ternes perdus au fond des orbites, une bouche édentée aux lèvres minces, une flasque peau ridée pendillant sous le menton comme une barbiche de chèvre, et des poignets sillonnés de veines, ainsi que ces troncs d’arbres morts où s’incrustent les racines des lierres.