—Tu penses ainsi. Tu ne connais pas les Musulmans. Les femmes sont comme les grains du chapelet entre les mains d’un Derkaoui... Ils passent de l’une à l’autre... J’ai supplié Mouley Abdallah de renvoyer cette affligeante, de la revendre tout de suite. Il n’a pas voulu... Il dit qu’il craint de déplaire à son père. C’est elle, la rusée, la fille de diable, qui l’enchaîne... Elle saura se faire frapper la dot[75]. O jour de malheur où cette Aoud el Ouard entra dans la maison!
Je voudrais consoler la pauvre petite épouse, lui dire... Mais nos paroles à nous, elle ne les comprendra pas... J’essaye cependant.
—S’il plaît à Dieu, Lella Meryem, ton mari te reviendra. Tu peux tâcher de le reprendre...
—O Puissant! j’ai tout essayé... J’ai fait écrire sur une feuille de laurier: «Je lie tes yeux, ta bouche et ta force virile pour toute autre que moi. O serviteurs du grand nom, rendez ce qui est illégitime, plus amer à Mouley Abdallah que ne l’est cette feuille de laurier!» Je l’ai cousue dans son caftan... et cela ne l’empêcha pas de retourner auprès d’Aoud el Ouard... On m’a dit, ajoute Lella Meryem, qu’une sorcière possède les secrets pour ranimer l’amour. Elle habite à Berrima[76]... O ma sœur! je connais ton affection. Va pour moi chez cette sorcière!
Je ne m’attendais pas à cette demande et j’y réponds d’abord par des objections.
—Envoie plutôt une de tes négresses. La sorcière ne révélera rien à une Nazaréenne...
—Non, je t’en prie! Mes négresses, je n’ai pas confiance, elles sont bêtes... Tu mettras un haïk, la sorcière ne se doutera de rien car tu sais toutes nos coutumes... Je suis réfugiée en toi! ajoute Lella Meryem en m’embrassant.
L’imploration consacrée me lie... et puis, ne serait-ce point, que déjà l’aventure tente ma curiosité.
—Sur ma tête et sur mes yeux, ô délicieuse! répondis-je à la Chérifa.
12 mars.