La vieille déplia un haïk écarlate dont elle s’enveloppa tout entière. Elle s’accroupit, attira le plateau magique sous ses voiles, et elle ne fut plus qu’une masse flamboyante, à travers laquelle s’échappait quelque fumée...

Immobiles et silencieux, nous attendons... Les cierges crépitent, l’air s’alourdit de benjoin, une souris apparaît et file...

Est-ce un djinn?

Tout à coup, des sons rauques, insensés et caverneux semblent gonfler la draperie rouge.

Lutte, halètements, protestations... auxquels, de temps à autre, se mêle une faible plainte...

Puis une voix s’élève, qui n’est pas celle de la sorcière, ni d’un être humain, une voix qui vient des profondeurs mystérieuses:

«J’en jure par le soleil et sa clarté!
Par la lune quand elle le suit de près.
Par le jour quand il le laisse apparaître dans tout son éclat,
Par le ciel et celui qui l’a bâti,
Par la terre et celui qui l’a étendue comme un tapis,
Par l’âme et celui qui l’a formée[78]

J’en jure par cette invocation sublime et toujours exaucée.
O Mouley Idriss! Il n’y a de Dieu que Dieu!
O Mouley Abd el Kader qui voles à travers l’espace!
O Mouley Thami, maître des lieux brûlants!
Écoute-moi, ô sultan rouge! qui commandes les génies effrayants!
O Sidi Moussa, gardien des eaux!
O Sidi Mimoun er Rahmani, le Soudanais!
O Moulay Ibrahim, oiseau de la montagne!
O Sidi Saïd Derkaoui!
O Sidi Ahmed Derwich!
O les maîtres noirs de la forêt!
O les pèlerins, seigneurs des djinns!
O Lella Myrra, l’inspirée!
O Lella Aïcha, la négresse!
O Lella Rkia, fille du rouge!
O Bousou, le marin!
O Sidi Larbi, le boucher!
O le serpent des pèlerins!
O toi qu’on ne peut nommer, souverain de l’épouvante[79].
Accourez avec les nuées et le vent, avec les éclairs et le tonnerre!
O vous qui avez la connaissance des choses secrètes!
Que je voie, de vos yeux, que votre langue parle en ma bouche!
Je vous conjure et vous adjure d’écarter tous les voiles,
De me pénétrer de la science que le Seigneur mit en vous.
Je vous conjure et vous adjure par Lui, Seul, Unique,
Hors duquel il n’y a pas d’autre Dieu!
L’Éternel, le Vainqueur, le Puissant,
Roi de tous les temps et de tous les mondes,
Celui qui mettra debout les os rongés par les siècles.
Celui à qui nul n’échappe, que nul ne peut atteindre et ne peut égaler!
Éclairez mon esprit. Je vous le demande et vous l’ordonne!
Sinon vous serez contraints au moyen des flammes et de l’ébullition,
Dont aucun pouvoir ne vous protégera!

«N’as-tu jamais entendu parler du Jour qui enveloppera tout?
Du jour où les visages seront baissés,
Travaillant et accablés de fatigue,
Brûlés au feu ardent[80]

Quiconque ne répond point à mon appel,
Dieu lui fera subir le châtiment
Par la vertu du grand nom, invoqué, craint et révéré,
Qu’il assure l’accomplissement de mes desseins!