Aujourd’hui, j’ai trouvé Lella Meryem assombrie d’une préoccupation... Elle tenait à la main un morceau de tulle blanc couvert de légères guirlandes brodées.
—Vois, me dit-elle, ce madnous (persil) qui vient d’arriver à la kissaria. Vois combien joli sur mon caftan «cœur de rose»! J’en voudrais avoir une tfina. Et cette chienne de Friha qui s’est fâchée parce que je n’ai pas voulu lui donner plus de trois réaux d’une sebenia qu’elle m’apportait!... Voici un demi-mois qu’elle ne revient plus ici!... Oh mon malheur! Qui donc fera mes achats désormais, si cette Juive de péché se détourne de moi! Puisse-t-elle être rôtie dans la fournaise! On m’a dit que Lella el Kebira, Lella Maléka, Lella Zohor et tant d’autres ont déjà leur «persil», alors que moi je n’en n’ai pas!
Le joli visage de la Cherifa se contracte d’une enfantine petite moue... J’ai pitié de son extrême détresse, et propose d’aller faire l’achat de ce «persil» passionnément désiré.
Le kissaria, le marché aux étoffes, n’est pas loin. Elle forme plusieurs rues couvertes, le long desquelles s’alignent des échoppes qui sont grandes comme des placards. Graves et blancs, enturbannés de mousseline, les marchands se tiennent accroupis dans leurs boutiques minuscules, au milieu des cotonnades, des draps et des soieries. Ils ont des gestes harmonieux en touchant les étoffes, de longs doigts pâles où brille une seule bague, des airs exquis et distingués. Ils me saluent avec déférence, une main appuyée sur le cœur et le regard doucement souriant. Je m’arrête devant Si Mohammed el Fasi; il étale aussitôt, pour que je m’asseye, un morceau de drap rose, sur les mosaïques du degré qui donne accès à son échoppe. Après mille salutations et politesses raffinées, il me montre les différents «persils» aux guirlandes bleues, mauves ou jaunes, dont les élégantes de Meknès veulent toutes avoir des tfinat...
Alentour, des femmes berbères discutent âprement pour quelques coudées de cotonnade. Des Juives, des esclaves, des Marocaines, enveloppées de leurs haïks, se livrent à d’interminables marchandages, sans que les placides négociants se départent de leur indifférence.
Toutes ces échoppes si jolies, si gaies avec leurs boiseries peintes, leurs volets précieusement décorés, évoquent une suite de petites chapelles, devant lesquelles de blanches nonnes font leurs dévotions...
Combien de belles, qui ne connaîtront jamais ce souk où les boutiques regorgent des étoffes dont elles rêvent, attendent, derrière les murs, le retour de leurs messagères!...
Alors, je me hâte à travers les ruelles ensoleillées, car je rapporte un trésor: le «persil» de Lella Meryem.
7 décembre.
Yasmine et Kenza, les petites adoptées que nous avions laissées à Rabat, arrivent avec notre serviteur le Hadj Messaoud, très ahuries par ce long voyage qu’il leur fallut faire pour nous rejoindre.