Notre expédition émeut tout le quartier; on entend dans la rue le braiement désespéré des bourricots et les querelles des âniers. Mohammed le vannier, accroupi sur le pas de sa porte, cesse de tresser des corbeilles pour observer notre cortège, et des têtes de voisines s’avancent furtivement au bord des terrasses... Après beaucoup de bruit, de cris, d’allées et venues, de faux départs et de retours imprévus, Kaddour ferme enfin nos portes avec les énormes clés qui grincent.
La caravane s’ébranle.
Certes! elle est digne d’un hakem qui va fêter le soleil dans une arsa, et les gens ne manqueront point d’en approuver le déploiement fastueux.
Kaddour prend la tête, fier, important comme un chef d’armée, une cage en chaque main. Dans l’une gazouille un chardonneret, dans l’autre, un canari.
Ensuite viennent les ânes chargés de couffas d’où sortent les plus hétéroclites choses: le manche d’un gumbri, un coussin de cuir, un bout de tapis, une théière... Ahmed le négrillon, à califourchon sur un bât, ressemble, avec son burnous émeraude, à une grenouille écartelée. Rabha chevauche, très digne, le second bourricot.
Puis s’avancent les femmes, la troupe craintive, pudique, trébuchante des femmes qui s’empêtrent dans les plis de leurs voiles: Kenza, Yasmine, déjà lasses; Saïda et son haïk rayé de larges bandes écarlates; Fathma la cheikha que nous n’eûmes garde d’oublier, car une partie de campagne s’agrémente toujours de musique et de chants.
Les hommes ferment la marche: Hadj Messaoud, tenant précieusement un pot plein de sauce qu’il n’a voulu confier à personne, et les trois porteurs nègres sur la tête desquels s’érigent, en équilibre, les plats gigantesques coiffés de cônes en paille.
Nous n’avons pas «rétréci»! Kaddour en conçoit un juste orgueil.
Au sortir des remparts, le soleil, le bled déployé, la route fauve déjà poussiéreuse, éblouissent et accablent... Mais nous n’allons pas loin, seulement à la Guebbassia, qui appartint à un vizir, et s’incline dans la vallée. Le chemin descend entre les grands roseaux bruissants, émus par la moindre brise, et nous entrons dans l’arsa toute neuve, toute fraîche, toute pimpante, dont les jeunes feuillées ne font point d’ombre.
Elle tient à la fois du verger, du paradis terrestre et de la forêt vierge, avec ses arbres fruitiers roses et blancs, ses herbages épais, ses ruisselets, ses oliviers, ses rosiers grimpants épanouis au sommet des citronniers, ses vignes qui s’enlacent et retombent comme des lianes. Les sentiers disparaissent sous l’envahissement des plantes sauvages... La ville est très loin, inexistante. On ne voit que l’ondulation de la vallée, de vertes profondeurs mystérieuses, et parfois, entre les branches, la chaîne du Zerhoun toute bleue sur l’horizon.