J’aperçois le ciel si bleu, à travers le papillotement d’un olivier, dont les petites feuilles se détachent en ombres grêles et en reflets d’argent. Le canari, exténué de roulades, ne pousse plus que de faibles cris. Saïda, la négresse, vautrée dans l’herbe, s’étire, telle une bête lascive; ses bras musclés brillent en reflets violets, ses yeux luisent, à la fois languides et durs; elle mâchonne de petites branches.

Saïda ne m’apparaît pas simiesque ainsi qu’à l’habitude. Elle est belle, d’une beauté sauvage, toute proche de cette ardente nature en liesse. Soudain elle bondit et disparaît dans les lointains verts de l’arsa. On dirait la fuite d’un animal apeuré.

Fathma la cheikha continue ses chansons, mais sa voix s’adoucit et parfois se brise:

O nuit!—gémit-elle,—ô nuit!
Combien es-tu longue, ô nuit!
A celui qui passe les heures
En l’attente de sa gazelle
Et veille la nuit en son entier!

O Belles! ô chanteuses! ô celles
Vers qui s’envole mon esprit!
Si vous êtes filles de Fès et nobles,
Je me réjouirai parmi vous.
Je ne vous quitterai pas.
Qu’est la vie sans amour?...
La mort me convient mieux.

O jeune fille étendue, es-tu malade?
T’a-t-on frappée, chère colombe?...
Tes joues sont des pommes musquées,
Tes lèvres ont la pulpe juteuse
Des raisins roses du Zerhoun
Quand l’automne dore les vergers;
La chair des pastèques est moins fraîche
Que la tienne où je veux mordre...

O nuit! ô nuit! Combien es-tu courte, ô nuit!
A celui qui passe les heures auprès de sa gazelle!
Enamouré il ne peut dormir.
Il avait espéré tant de jours!

Le chant me berce... Une torpeur tombe du ciel avec le soleil qui s’égrène sur nous en mille taches d’or, mobiles et brûlantes. La voix de Fathma se mêle à toutes les voix amoureuses de la terre, des herbes et des branches; je n’en distingue plus que l’harmonie...

Quand je m’éveille, le soleil décline vers l’occident, de longues ombres s’étendent sous les arbres. Fathma s’est tue, elle mange... Autour du couscous un cercle s’est reformé: Hadj Messaoud, Yasmine, Kenza, le petit Ahmed et les âniers. Quelques heures de digestion calmèrent la résistance de leurs estomacs. Certes ils auraient honte de revenir avec un seul grain de semoule! Cependant Rabha déclare que «son ventre est plein. Louange à Dieu!» et Saïda, la négresse, n’a pas reparu.

Kaddour n’est pas là non plus.