J’avais entendu les notes de son gumbri jusqu’au moment où le sommeil m’enveloppa... Kaddour ne s’attarde jamais en nonchalance, il lui faut du mouvement, de la vie... Rien d’étonnant à ce qu’il vagabonde à travers le verger... Pourtant cette double absence m’inquiète, et j’arrête Kenza qui veut aller à leur recherche. Il y a tant d’allégresse, tant de senteurs dans ce jardin, une telle provocation de la nature capiteuse!...
Saïda reparaît la première, l’air calme, les mains pleines de gros champignons blancs trouvés au bord de l’oued. Elle gronde le négrillon qui a taché son burnous, puis elle s’accroupit et se jette sur le couscous.
Le plat est nettoyé quand Kaddour revient, d’un tout autre côté; il parle beaucoup, il nous donne mille détails sur les particularités de sa promenade. Malgré tout, je ne me sens pas convaincue... Et puis, cela paraît presque naturel, s’ils se sont aimés par un tel jour de printemps.
Saïda est jeune, vigoureuse et saine, libre aussi puisque ses deux maris la répudièrent. C’est une bonne et simple brute, toute d’instinct. Kaddour doit plaire aux femmes par sa violence, son impérieuse volonté... il ne s’embarrasse point de scrupules.
Maintenant ils cheminent avec notre petite caravane, apaisés, indifférents. Las surtout, comme les fillettes, Hadj Messaoud, la cheikha et le gosse au burnous émeraude, soudain épuisés après la grande excitation de l’arsa.
Les remparts se détachent sur un ciel rouge, et nous franchissons Bab Berdaine dans le tumulte des troupeaux, qui regagnent leurs étables à l’heure du moghreb.
31 mars.
Kaddour passe du rire à la fureur sans s’arrêter jamais aux états intermédiaires.
Hors de lui ce matin, il vocifère dans la cuisine. De ma chambre j’entends ses éclats, mais je ne perçois point les réponses du Hadj Messaoud, l’homme paisible.
—Oui! oui! J’ai répudié ma femme! Elle ne m’est plus rien! Où se cache-t-elle, cette chienne fille du chien cet autre?...