—Car leurs ruses sont inouïes! Allah les a créées pour notre épreuve!... J’en ai eu cinq, me dit-il. Je n’avais pas quatorze ans, lorsque mon père me donna la première, malgré mes pleurs. Je me suis sauvé le soir même, sans approcher la jeune fille. La seconde est morte, un an après notre mariage. La troisième m’a volé, je la répudiai. Je surpris la quatrième avec un homme... Zeïneb est la cinquième. Quelle démone! Sa langue ne sait point se contenir... Mais je ne puis rien dire quant à sa conduite. Elle a de l’entendement et son père était notaire.

Kaddour commerce à regretter une si belle alliance.

12 avril.

Le printemps se réveille tout à coup, trop longtemps engourdi par les pluies tardives. Le soleil surgit, brûlant, l’air vibre devant les montagnes, les terrasses, couvertes d’une étrange végétation, semblent les jardins suspendus de quelque cité asiatique.

Les fleurs ensevelissent le bled. Il y a des champs de soucis oranges, ardents comme un ciel d’été à l’heure du moghreb, et d’autres, dont les liserons bleu pâle étendent une eau paisible, que le vent moire de légers frissons.

Au sortir de Bab Berdaïne, le vallon boisé se creuse, se déroule, s’étale voluptueusement entre les collines. Les vignes, enlacées aux grands micocouliers, les arbres fruitiers, les peupliers qui fusent, sveltes et verts, tels les minarets au-dessus de la ville, mettent la fraîcheur de leurs jeunes feuillages parmi les masses rousses des grenadiers bourgeonnants, celles des oliviers gris et des aloès très bleus aux pointes aiguës.

Puis les montagnes s’étagent, imposantes, estompées de brume, sur divers plans, et les plus lointaines s’évanouissent, presque transparentes dans l’atmosphère.

Une végétation sauvage, follement exubérante, envahit le cimetière, effaçant les sentiers et les tombes. Seuls les dômes de quelques marabouts émergent au-dessus de la verdure, dorés par les derniers rayons.

Moments d’un calme divin dans la splendeur. Éloignement de tout..... A quelle époque, en quel lieu vivons-nous?...

Il ne faut plus penser, plus savoir... mais se faire une âme simple comme celle de ces Marocains accroupis le long du chemin, qui viennent, chaque soir, contempler silencieusement l’ineffable beauté des choses, qu’ils sentent et ne raisonnent point.....