A travers la maison, les esclaves commentent la scène avec animation.
Et j’aperçois Marzaka, effondrée sur le divan, comme un coussin à moitié vidé de sa laine. Elle secoue la tête et gémit:
—As tu vu cette autre!... la pécheresse... O mon malheur!... O mon malheur!... Elle m’a tuée!...
15 avril.
Curieuse sensation nocturne: je me rends à des noces chez le nakib des Chorfa Alaouïine[38], notre grand ami, Mouley el Kebir.
De nouveau, Lella Fatima Zohra m’a transformée en idole. Et je suis partie, enveloppée de voiles blancs, laissant à peine deviner mes yeux. Le capuchon de ma djellaba est retenu sur ma tête par une grosse cordelière d’or et de soie; mon burnous de fin cachemire blanc flotte au vent du soir, il découvre parfois mes cherbils brodées d’argent, dans les massifs étriers niellés. Kaddour conduit ma mule par la bride; un petit esclave de Mouley Hassan nous précède avec une énorme lanterne. Yasmine et Kenza, emmitouflées dans leurs haïks, ferment le cortège... Quelques passants rasent les murs, indifférents, silhouettes furtives qu’engloutit aussitôt la nuit. Pourtant, place El Hedim, nous croisons des Européens, un groupe d’officiers. Ils se retournent, me contemplent, échangent leurs réflexions... Cet équipage, mon costume, dénoncent une femme de qualité.
—Tiens! une sultane en balade!
—Je donnerais quelque chose pour connaître la belle.
—C’est bizarre, l’attrait de ces femmes invisibles!...
Je passe, imperturbable et droite, dédaigneuse des vulgaires piétons. J’ai pris un peu de l’âme musulmane en revêtant ces draperies; je rougirais d’être aperçue par un homme et, lorsque le vent indiscret écarte mon burnous, je le ramène avec précaution, voilant mes étriers et mes mains.