Pourtant, j’ai bien gardé mon âme à moi, car je jouis du pittoresque de mon cortège et de ce qu’il s’adapte si bien au site.

Nous franchissons Bab Mansour, plus énorme, plus impressionnante encore dans la fantasmagorie lunaire. Les rayons glissent le long des mosaïques aux reflets verts, qui luisent, telle une eau attirante et glacée dont les gouffres d’ombre cernent les rives... Puis le chemin s’engage entre les murs croulants des vieux palais. Dédale au sortir duquel la demeure en fête, pleine de femmes parées et de cierges, apparaît plus éblouissante.

Beauté des étoffes, des bijoux, des guirlandes de fleurs, des ors et des parfums! Beauté d’Orient que je sens intensément et dont je fais partie!...

20 avril.

Des notaires causent dans une petite mesria[39]. Ils sont pareillement ennuagés de mousselines très blanches, d’une extrême finesse. Leurs turbans s’enroulent en plis réguliers, leurs djellabas impeccables s’ornent d’une simple ganse. Ils semblent plus immaculés que les autres.

Si Abd el Kader grasseye, selon la coutume de Fès. Ses joues molles retombent avec onction; ses yeux laissent filtrer des regards atténués sous les paupières lourdes; tout son être est imprégné de mansuétude.

Malgré l’apparence joviale d’une face rubiconde, ornée aux tempes de petites mèches frisées, Si Thami n’est pas moins patelin personnage. Il arrondit ses gestes, ne parle qu’à voix grave et lente, tel un azzab lisant le Koran à la mosquée. Le moindre propos l’effarouche, il ne se permet que d’insipides plaisanteries pieuses, dont il rit lui-même, d’un rire discret, tout enroué de pudeur.

Hadj Bou Médiane somnole dans une perpétuelle apathie. Il est plus savant, dit-on, que les autres; c’est pour cela qu’il se tait... Parfois cependant son visage noir s’éveille, et une voix sort, étrangement fluette, de l’énorme corps affalé au milieu des draperies. Chacun écoute avec déférence l’avis du «lettré». Puis la discussion se ranime et Hadj Bou Médiane retombe en sa torpeur.

Il s’agit, sujet passionnant entre tous et jamais épuisé depuis des siècles, de savoir s’il est permis d’écrire le Koran avec une encre dans laquelle une souris est tombée.

—Cela se peut, prétend Si Abd el Kader, si la souris n’est point morte, mais c’est péché si elle s’est noyée.