La nuit tombe, les notaires se séparent sans avoir terminé la discussion... chacun s’en va, son petit tapis rouge bien plié sous un bras. La ruelle silencieuse s’émeut à peine de leurs pas discrets.

23 avril.

Quatorze plats coiffés de leurs couvercles coniques, en paille tressée ou en poterie, s’alignent devant la salle où le tajer Ben Melih à réuni ses hôtes.

Il se plaît, quand il reçoit, à étaler une excessive magnificence.

Nous ne sommes que cinq, et les esclaves ont disposé auprès de nous une dizaine de mrechs d’argent, lourdement ciselés, pleins d’eau de rose; des brûle-parfums dont les effluves estompent la pièce d’une buée bleuâtre; des plateaux chargés de tasses et de verres; des buires en cristal contenant les sirops variés; des coupes débordantes de pâtisseries.

Tout est splendide, abondant et riche... trop riche. Ce n’est point la seigneuriale opulence de Mouley Hassan, mais un luxe neuf, indiscret, qui dénonce la très récente fortune du marchand. La demeure rutile insolemment de ses couleurs et de ses ors, que le temps n’a point encore atténués; les brocarts des tentures et les mosaïques étincellent à l’envi; les piles de coussins menacent les précieuses stalactites du plafond; les tapis, selon le goût d’à présent, ont été tissés en Angleterre, sur de fantaisistes modèles asiatiques. Un piano à queue voisine avec un phonographe, et le tajer Ben Melih aime à raconter qu’il le fit venir à grands frais, alors qu’aucune route n’était tracée, à travers le bled. Il fallut quatre chameaux pour transporter la lourde caisse, et quatre autres suivaient afin de les relayer... Les seize cents réaux[40] que coûta cet instrument procurent au marchand le plaisir vaniteux de relater son odyssée, tout en tapant avec un doigt, au hasard, sur Les notes désaccordées.

De la coupole dorée, qui s’arrondit au centre de la salle, descend un lustre aux scintillantes pendeloques, et des glaces appliquées le long des parois prolongent et répètent la splendeur trop fastueuse des choses.

Le tajer Ben Melih est un personnage rubicond, aux mains grasses. Un très gros diamant brille à son annulaire, bien que le Coran interdise aux hommes les bijoux d’or et les pierreries. Des mousselines superposées calment l’éclat de son caftan géranium, dont le bord heurte des chaussettes d’un vert pistache, fort irritant. Car le marchand, dans ses voyages, prit quelques habitudes d’Europe. Ses commensaux, qui fréquentent aussi Manchester et Marseille, Si Abd el Kerim à la figure chafouine, et le noir Si Aïssa Zerhouni, affectent certain mépris pour les Marocains à l’entendement étroit. Leurs critiques ne ménagent ni les lettrés, ni les Chorfa, ni les Sultans; elles s’exercent même très volontiers à leurs dépens.

—En l’an 1330[41], nous raconte Si Abd el Kerim, Fès fut assiégée pendant trois mois par les Berbères qui pillaient les douars environnants et répandaient l’épouvante. Notre maître Mouley Hafidh dut se résoudre à appeler les Français à son secours. Mais, lorsque leurs troupes approchèrent de la ville, le Sultan eut une hésitation. Il réunit tous les savants pour prendre leurs conseils et décider avec eux s’il convenait de laisser l’armée du général Moinier pénétrer dans la sainte cité de Mouley Idriss... Le Sultan, qui était lui-même un lettré, se plaisait aux controverses; comme toujours en pareil cas, l’entretien dévia; et il discutait interminablement avec les savants sur le sexe de la fourmi qui, selon les Écritures, adressa la parole à Salomon,—les uns prétendant que c’était une fourmi-mâle, et les autres une fourmi-femelle,—tandis que les Français entraient à Fès, sans rencontrer de résistance... Allah est le plus savant!

A ces paroles, Si Ben Melih fut pris d’un tel rire qu’il faillit pâmer, tandis que Si Aïssa Zerhouni se convulsait de plaisir.