—Certes! s’écria le marchand, après qu’il se fut calmé, cette histoire est fort divertissante, mais je puis vous citer un trait, plus curieux encore, de nos mœurs arriérées: Mouley Ahmed et Mouley Mahmoud, petits-fils du Sultan Mouley Abd er Rahman, héritèrent en commun de la demeure paternelle. Aucun d’eux ne voulut se désister de son droit, moyennant une redevance à l’autre. Or, selon la coutume des Chorfa Alaouiïne, un frère ne saurait voir les femmes de son frère, et leurs épouses et concubines demeurant ensemble dans cette maison, ils se trouvent ainsi proscrits de leur propre logis. Ils ne peuvent dépasser les petites mesrias attenantes qu’ils habitent. En sorte que, s’ils veulent parler à une épouse ou une favorite, et faire avec elle ce qu’ils ont à faire, il leur faut l’envoyer quérir par une esclave, qui la remmène une fois l’entretien terminé...

Nous accueillîmes ce récit par des exclamations et des compliments. Et nous nous dilations intérieurement, en songeant que, si l’on en venait aux anecdotes de harem, il y aurait fort à rire avec celles qui circulent sur la maison de notre hôte... Ainsi nous devisions en l’attente du repas.

Pendant ce temps, les esclaves avaient encore aligné quelques plats devant nous, et Mahjouba la négresse passait l’aiguière aux ablutions.

On servit d’abord la pastilla, sorte de galette croustillante, feuilletée, toute farcie de pigeonneaux, saupoudrée de cannelle et de sucre. Puis un agneau rôti dont le ventre recélait un succulent couscous. Ensuite vinrent d’innombrables poulets diversement assaisonnés; des tajines de mouton aux olives, aux jeunes courgettes, aux fonds d’artichauts, au fenouil, aux fèves tendres et vertes, aux aubergines, aux pommes précoces, à tout ce que le Seigneur fit pousser d’excellent à travers le bled et les jardins. Entre les plats, des hors-d’œuvre couvraient la mida pour exciter nos appétits; mais, malgré l’extrême acidité des citrons au vinaigre, des piments rouges et des poivrons confits, nous regardâmes défiler les derniers mets d’un œil morne et sans désir.

Et nous répondions avec accablement aux insistances de Si Ben Melih:

—Pardonne-nous!... Grâce à Dieu, nous sommes rassasiés! Certes! Tu n’as pas restreint avec nous!...

—Si je n’ai pas restreint, proteste le marchand, c’est dans la restriction, car, pour honorer des hôtes tels que vous, il ne devrait plus rester en ville un poulet ni un seul mouton!... Au moins, goûtez encore à ce méchoui.

Mais le méchoui au cumin ne saurait nous tenter, pas plus que les «charia[42]»,—les petits cheveux,—que les femmes ont roulés patiemment, un à un, entre leurs doigts; ni les beignets bourrés de crème, de viandes ou d’amandes pilées; ni les beraouat à la frangipane; ni les confitures de limons, de tomates et de fleurs d’oranger.

La verve des convives s’est éteinte; ils ne songent plus à médire de leurs compatriotes.

Affalés sur les sofas, nous nous taisons, l’esprit lourd et la pensée vague. Les pâtisseries, que les esclaves passent en même temps que le thé, nous font presque horreur; le moindre geste nous semble épuisant...