Le reste de la journée se passa sans incidents, et je me couchai à la nuit tombante, fatigué et exaspéré par tous les visiteurs qui n’ont cessé de m’assaillir tout le jour de leurs indiscrétions.

25 décembre. — La nuit s’est très bien passée et, sans les chiens et les chacals, j’aurais très bien dormi. Fréquemment, j’entendis les cris étranges qui m’avaient tant intrigué hier et Almoudo ainsi que le vieux Samba, mon palefrenier, m’avouèrent au réveil qu’ils en avaient beaucoup « rigolé » pendant la nuit (sic). Dès le point du jour, ma cour est envahie par les visiteurs et les curieux. Je n’ai pas besoin de dire que, comme la nuit précédente, je fus gardé à vue par un poste de Coniaguiés en armes, et que je dus laisser ma porte grande ouverte. La même comédie qu’hier recommence et elle durera toute la journée. Je remarque que les hommes armés sont beaucoup plus nombreux. Il en est venu de tous les villages environnants, me dit mon hôte, mais rien dans leur attitude ne me fait craindre quoi que ce soit de leur part. Ce sont des curieux, voilà tout, qui veulent voir cet étrange animal qu’on appelle un blanc. Tounkané vient me voir plusieurs fois dans la matinée, mais il m’est impossible d’en rien tirer, il est absolument ivre-mort et incapable de parler.

Une petite querelle de ménage entre le vieux Samba et sa femme vint à propos à ce moment-là me permettre de me débarrasser de cet insupportable ivrogne. Je m’empressai de le congédier. Voici ce qui était arrivé. Depuis notre départ de Kayes, le vieux Samba, sa femme et le cuisinier s’étaient liés de la plus étroite amitié. Tout cela faillit bien se terminer à Yffané. Je ne sais trop pour quel motif une discussion s’éleva entre la femme et le cuisinier. On en vint vite aux gros mots et madame Samba se permit des expressions et vomit des insultes telles à l’égard des parents de notre homme qu’il avertit immédiatement le mari de la façon dont sa femme venait de traiter « son famille ». Elle avait insulté son père, elle avait insulté sa mère. Ce sont des choses qu’un noir ne pardonne pas. Mis au courant de l’affaire, le palefrenier l’eut vite réglée. Une bonne volée de coups de corde apprit bien vite à la mégère ce qu’il en coûte de se livrer à l’égard des ancêtres d’un ami à de semblables intempérances de langage. Je ferai remarquer que notre cuisinier était autant, sinon plus, le mari de la belle que le palefrenier. C’est là ce qui fait le piquant de l’affaire. Dès que j’entendis leurs cris, je priai Tounkané de se retirer pour me permettre d’aller voir ce qui se passait. Il s’en alla de bonne grâce, en me promettant qu’il allait m’apporter un bœuf. Il m’avait fait tant de promesses depuis mon arrivée que je ne m’attendais pas plus à lui voir tenir celle-ci que les autres. Aussi mon étonnement fut-il grand quand on vint m’annoncer que le bœuf était là. Je vais le voir comme c’est l’usage, et je donne l’ordre de l’abattre immédiatement. On dut le tuer à coups de fusil, car ces bœufs vivent absolument à l’état sauvage et il serait dangereux de s’en approcher de trop près. Le partage en est immédiatement fait. J’envoie à Tounkané un quartier de devant, selon la coutume au Soudan, j’en donne aux chefs, à mes hôtes, etc., etc. Bref, on fit bombance ce jour-là. Il était temps, car depuis notre arrivée dans le Coniaguié, nous avions été absolument réduit à la portion congrue. Tounkané poussa même l’amabilité jusqu’à m’envoyer un peu de fonio pour mes hommes et du mil pour nos chevaux qui ne vivaient depuis trois jours que de brousse et d’un peu de paille d’arachides. Quant à la peau de l’animal je la distribuai entre les hommes de ma caravane pour qu’ils puissent se faire des sandales.

J’eus encore, dans cette matinée, la visite des quatre chasseurs qui m’avaient accompagné du marigot de Talidian à Yffané. Ils allaient repartir pour la chasse et avant de s’en aller ils venaient me saluer et me souhaiter bon voyage. Je les remerciai et leur fis quelques petits cadeaux auxquels ils furent très sensibles. Almoudo leur fit alors raconter par Fodé comment Tounkané nous avait reçus et leur demanda de nous procurer du mil et du riz ou fonio pour la route d’Yffané à Damentan. Ils sortirent aussitôt en me promettant qu’ils allaient s’en occuper. En effet, quelques instants après, je les vis revenir avec plusieurs femmes qui consentirent à me vendre pour de la verroterie, du gin et du tabac, la quantité de mil et de fonio qui m’était nécessaire pour nourrir mes hommes et mes chevaux pendant trois jours. Je fis demander à ces femmes pourquoi elles n’étaient pas venues plus tôt m’offrir leurs marchandises. Elles me répondirent que ce n’était pas l’habitude du pays et que, de plus, on le leur avait défendu. Leurs paroles m’intriguèrent beaucoup et je me demande encore aujourd’hui qui avait bien pu leur faire semblable défense et dans quel but.

Dans la journée, vers deux heures de l’après-midi, Almoudo vint m’annoncer que des dioulas Malinkés voulaient me saluer. Je les fis immédiatement entrer, et, après les salutations d’usage, celui qui paraissait être le chef prit la parole et me dit qu’ils étaient venus de Yokounkou, leur village, distant de 15 kilomètres environ d’Yffané, pour me remercier d’être venu dans le pays et pour me donner l’assurance qu’ils seraient très heureux de voir les Français diriger les affaires de Coniaguié parce qu’ils savaient que le commerce se ferait alors librement et qu’ils pourraient circuler en toute sécurité dans le pays. Ils avaient appris comment Tounkané m’avait traité. Cela ne les avait pas étonnés, car les Coniaguiés étaient réputés partout comme une peuplade très inhospitalière. Aussi ils m’apportaient des œufs, des poulets et du mil pour mes hommes et pour mes animaux. Il termina en me disant que si je voulais aller dans leur village j’y serais le bienvenu et que je n’y manquerais de rien tant que je voudrais y rester. Je les remerciai sincèrement de leur invitation et leur dis que je ne pouvais aller chez eux, car j’étais très pressé de rentrer à Kayes et que je comptais partir le lendemain matin. Je leur fis alors quelques cadeaux et entre autres choses je leur donnai quelques mains de papier qui leur firent le plus grand plaisir. Ils se retirèrent en me renouvelant de nouveau l’assurance de tout leur dévouement aux Français et en me promettant qu’ils feraient tout ce qui dépendrait d’eux afin que Tounkané envoyât au plus tôt ses mandataires à Nétéboulou pour signer avec le commandant de Bakel un traité d’amitié. Ils ajoutèrent que je ferais bien de me méfier des Coniaguiés.

L’un d’eux revint quelques minutes après leur sortie pour me proposer de lui acheter deux pintades. Almoudo lui demanda alors combien il voulait les vendre. Deux sacs de sel, dit-il ; ce qui faisait environ 25 francs. Je ne pouvais décemment pas me permettre une semblable prodigalité. Enfin, après bien des pourparlers, il finit par rabattre son prix et j’eus ces deux gallinacés pour quatre moules de sel et quelques feuilles de papier. Ce n’était pas payer trop cher l’espoir de deux bons rôtis.

Tounkané revint me voir vers quatre heures du soir avec ses femmes et son dernier-né ; il me fallut leur faire à chacune un petit cadeau ; à l’une je donnai de la verroterie, à l’autre du tabac, à celle-ci du laiton pour se faire un bracelet, à celle-là de la laine rouge, à cette autre un morceau d’étoffe écarlate, etc., etc., à Tounkané son inévitable bouteille de gin. Tout le monde me remercia, mais quand je demandai si j’aurais le lendemain les hommes qui m’étaient nécessaires pour retourner à Damentan, il me répondit qu’il ne pouvait pas me les donner parce que ce n’était pas l’habitude du pays.

Dans la soirée, il me fit encore demander du gin : je lui en envoyai quelques bouteilles et peu après je le vis arriver. Il venait me remercier, me dire que tout était réglé entre nous, qu’il enverrait son fils et son frère à Nétéboulou pour s’entendre avec le commandant de Bakel et que je pourrais partir le lendemain matin à l’heure que je voudrais, qu’il s’était arrangé pour réunir les quelques hommes qui devaient m’accompagner, mais que je ne devais pas trop y compter car il craignait bien qu’au moment du départ, ils refusent de venir ; il ajoutait qu’il ne pouvait pas les forcer et que dans le Coniaguié, chacun était libre de faire ce qu’il voulait.

Je me couchai à la nuit tombante, enchanté du résultat auquel j’étais arrivé et que j’étais loin d’espérer à mon arrivée dans le Coniaguié. Il y avait bien un point noir, la question des porteurs. Mais bah ! nous nous étions bien débrouillés en d’autres circonstances, nous saurons bien nous débrouiller encore, comme le disait le brave Almoudo.

26 décembre. — Je passai une très-bonne nuit et dès le point du jour, je réveillai tout mon monde. Je dépêche immédiatement Almoudo et le chef de la case où je suis logé vers Tounkané pour le saluer en mon nom et pour lui dire que nous n’attendons plus pour partir que les hommes qu’il m’a promis hier. Il me fait répondre que personne ne veut porter et qu’il ne peut pas, à son grand regret, tenir la promesse qu’il m’a faite. Il fallut donc nous débrouiller nous-mêmes et organiser notre convoi avec nos propres ressources. Les hommes de Sandia et les miens prennent alors les bagages et nous nous disposions à nous mettre en route, lorsque Tounkané arriva. Il vient me saluer, me dit-il, et me souhaiter un bon voyage. Nous nous serrons la main comme de vieux amis et il me donne deux guides auxquels il recommande à plusieurs reprises de me mettre dans la bonne route. Il est six heures du matin quand nous quittons Yffané. Nous passons en vue du village dont les habitants nous regardent défiler avec indifférence. Il fait une température très fraîche. Tout le monde grelotte et les enfants, pour se réchauffer, tiennent dans les mains un tison enflammé sur lequel ils soufflent fréquemment pour en activer la combustion. Nos guides nous font prendre un tout autre chemin que celui que nous avions suivi à notre arrivée dans le pays. Nous ne trouvons sur notre passage que le village d’Ouraké et deux petits villages Malinkés. Cela nous fait gagner environ trois kilomètres. Dans ce trajet, nous rencontrons plusieurs troupeaux de beaux bœufs qui se précipitent sur nous au galop et nous chargent. Heureusement que les guides sont là et les écartent. Il paraît que la vue de gens habillés a le don d’exaspérer tout particulièrement ces animaux qui sont habitués à ne voir que des hommes absolument nus. Nous traversons, sans encombre, le marigot de Bankounkou et celui de Mitchi, où je suis obligé de me mettre à l’eau. Là, nos guides nous demandent à retourner à Yffané. N’ayant plus besoin de leurs services, car la route nous était maintenant bien connue, je les congédie et leur donne quelques kolas qu’ils acceptent avec le plus grand plaisir, car ce fruit est très rare dans le pays et ils en sont particulièrement friands.