Je m’asseois sur mon pliant que m’a apporté Gardigué au pied de l’arbre. Sandia et Mandia sont auprès de moi ainsi que Fodé et Almoudo. Tounkané est en face de moi, à cinq mètres environ, et les chefs et leurs guerriers forment le cercle autour de nous. Après les avoir tous salués, je leur expose ce que les Français font pour leurs amis et tout l’avantage qu’ils auraient à « être avec nous ». De ce fait, ils pourraient être certains que Moussa-Molo et le Fouta-Djallon les laisseraient tranquilles chez eux et ne viendraient plus les attaquer. Nous ne voulions point prendre leurs terres, car ils savaient bien que nous en avions assez partout, et la meilleure preuve que je n’étais pas venu dans leur pays avec l’intention de leur nuire, c’était qu’ils pouvaient s’assurer que je n’avais pas de fusil et pas un seul soldat. Or, ils n’ignoraient pas que nous en avions beaucoup. Nous ne demandions qu’une seule chose, en échange de la protection que nous leur donnerions, c’est qu’ils laissent nos dioulas faire chez eux leur commerce en toute liberté, qu’ils les défendent, contre les voleurs et que si les blancs venaient dans leur pays, ils y soient reçus en amis et puissent s’y établir.
Mon petit discours, qu’Almoudo traduisait en Mandingue et que Fodé répétait en langue Coniaguiée, produisit le meilleur effet. J’eus à peine terminé qu’un vieux chef se leva et cria à tue-tête que j’avais dit de bonnes paroles et que j’étais un bon homme. Tounkané me répondit qu’il savait bien que je n’étais pas venu pour leur faire du mal, qu’il avait appris que partout où j’étais passé je n’avais porté préjudice à personne. J’avais eu raison de ne pas emmener de soldats avec moi, car si j’en avais eu un seul avec son fusil, je ne serais jamais entré dans le Coniaguié, il m’aurait arrêté au marigot de Nomandi qui sépare, comme nous l’avons dit plus haut, son pays de celui de Damentan. Ils seront contents d’être nos amis, à condition que nous l’aidions à battre Tierno-Birahima, un chef de colonne du Fouta-Djallon, qui se trouvait à N’Dama, au Sud du Coniaguié, et qui était venu l’attaquer dernièrement sans motifs. Il l’avait bien repoussé et battu à plate couture, mais il avait été attaqué et il voulait se venger.
Je lui répondis que je ne pouvais lui accorder cela de suite, que cela ne me regardait pas, je n’étais venu chez eux que pour savoir s’ils voulaient être nos amis et que pour régler toutes ces conditions, il n’avait qu’à envoyer deux de ses notables à Nétéboulou ou à y aller lui-même. Là, ils trouveraient le commandant de Bakel qui avait tout pouvoir pour faire « un papier avec eux », et pour arranger leurs affaires.
Ces propositions furent acceptées et il fut entendu qu’il enverrait deux de ses notables pour régler à Nétéboulou toutes ces affaires avec le commandant de Bakel qui y devait venir incessamment. Tounkané ajouta même que ce seraient son propre fils et son frère qu’il chargerait de cette mission. Enfin, au moment de nous séparer, je lui promis que j’écrirais au commandant pour le mettre au courant de tout. Chose que je ne manquai pas de faire en arrivant à Damentan.
Quand tout fut bien convenu entre nous, je me retirai, non sans avoir serré la main à tous les chefs présents, et les laissai délibérer entre eux et causer avec Sandia. Ce palabre n’avait pas duré moins de trois heures et il était midi quand je regagnai mon logis, enchanté d’avoir obtenu si rapidement un tel résultat.
Tounkané n’a pas tenu sa promesse et mes hommes n’ont absolument rien à manger. Il nous faut encore avoir recours à l’obligeance des Malinkés. Mon hôte heureusement a tout prévu et il a fait fabriquer pour mon personnel un excellent couscouss. Je l’interrogeai longuement sur cette façon de procéder des Coniaguiés à mon égard, et il me déclare que cela ne l’étonne nullement, car ils ont l’habitude de ne jamais rien donner ni vendre aux voyageurs et que c’est toujours chez eux qu’on vient camper. Cette particularité m’a toujours frappé, car, en général, au Soudan, l’hospitalité la plus large et la plus généreuse est toujours donnée aux voyageurs. Cette peuplade fait, sous ce rapport, exception, et diffère absolument de toutes celles que nous avons visitées jusqu’à ce jour. Grâce aux Malinkés nous n’eûmes pas trop à souffrir des privations que nous auraient imposées l’avarice et la sauvagerie des Coniaguiés. Aussi en partant fis-je à notre diatigué (hôte) un superbe cadeau qui le dédommagea amplement de toutes les dépenses qu’il avait pu faire pour nous.
Je prenais sur mon lit de campagne un peu de repos quand vers deux heures de l’après-midi arriva Tounkané absolument ivre-mort. Almoudo eut toutes les peines du monde à l’empêcher d’entrer, et il ne se retira que lorsqu’il fut bien certain que je dormais. Il s’en assura lui-même et vint me regarder de si près que je sentis son haleine empestée de gin sur mon visage. Je ne bougeai pas et il s’éloigna en disant qu’il reviendrait plus tard, car il voulait absolument me voir puisque j’étais son ami.
A cinq heures du soir, je le vis arriver de nouveau, dégrisé, mais absolument abruti. Nous causâmes amicalement pendant quelques instants, et entre autres choses me promit de me donner tous les hommes dont j’aurais besoin pour m’accompagner et porter mes bagages à Damentan.
Pendant que nous devisions ainsi, un homme entra tout-à-coup dans ma case et vint lui dire qu’un énorme Koba (variété d’Antilope) paissait tranquillement non loin du village. Il dépêcha immédiatement plusieurs chasseurs à sa poursuite. Je lui demandai alors si ces animaux étaient communs dans les environs. Il me répondit qu’il y en avait tant que souvent ils s’aventuraient, surtout pendant l’hivernage, jusque dans l’espace restreint qui séparait le village Coniaguié du village Malinké et qu’ils y en avaient fréquemment tué. Il fit alors sortir tous ceux qui l’avaient accompagné, et, à voix basse, il me dit qu’il avait quelque chose à me demander. Intrigué, je lui dis de parler. Il me raconta alors que, hier soir, les hommes du village avaient bu toute la caisse de gin que je lui avais donnée et qu’il ne lui en était rien resté. Il me priait de lui en donner une bouteille pour lui. J’accédai immédiatement à son désir, et lui en fis remettre une par Almoudo. Il s’en empara vivement, la cacha sous la loque qui lui servait de boubou et s’enfuit aussitôt vers le village comme un voleur. Il dut lui faire de nombreuses caresses, car je ne le revis pas de la journée.
Dans la soirée, je sortis un peu pour me reposer et j’emportai mon appareil à photographier. J’avais l’intention, puisqu’il m’était interdit de visiter le village Coniaguié, d’en prendre un cliché. Je dus y renoncer, car j’avais à peine disposé mon instrument que je fus entouré par tous les guerriers qui m’avaient suivis et qui m’intimèrent l’ordre de remporter le tout dans ma case. Ils croyaient que c’était un canon, et, malgré tout ce que purent leur dire Sandia, Almoudo et même le marabout Malinké chez lequel j’étais logé, je dus me soumettre et rentrer au logis. J’étais absolument furieux.