Au point de vue géologique, la route de Damentan à Bady ne présente rien de nouveau à signaler. Un petit plateau de latérite se trouve en quittant Damentan. Il est en entier cultivé. A partir de là, les argiles compactes et les plateaux rocheux se succèdent jusqu’à la Gambie. Sur la rive droite, on traverse d’abord une vaste plaine marécageuse qui s’étend jusqu’au Ouli et qui est bornée au Nord-Ouest par les collines du Ouli, au Nord et au Nord-Est par celles du Tenda. Elle est couverte d’une brousse épaisse, d’une hauteur prodigieuse, à travers laquelle il est excessivement pénible de se frayer un chemin. Par-ci par-là on aperçoit très clairsemés quelques arbres rachitiques et rabougris. Son sol est argileux. A sec pendant la belle saison, elle est complètement inondée pendant la saison des pluies. De là, on arrive par une rampe douce à un plateau formé d’argiles et de conglomérats ferrugineux. Il s’étend jusqu’à trois kilomètres de Bady, où apparaît de nouveau la latérite. Le fond de la Gambie, à l’endroit où nous l’avons traversée, est formé de sables très fins et de petits cailloux qui résultent de la désagrégation par les eaux des conglomérats ferrugineux qui se rencontrent sur les berges dans le haut cours du fleuve.
Au point de vue botanique, végétation excessivement pauvre, sauf sur les bords de la Gambie, où se trouve une belle forêt de superbes rôniers semblable à celle que nous avons déjà signalée sur la rive opposée. Outre des végétaux déjà connus nous citerons particulièrement quelques rares pieds de lianes Saba et Delbi (Vahea) et un petit bois de superbes Karités de la variété Mana, situé à environ sept kilomètres de la Gambie. Parmi les végétaux nouveaux que j’ai pu remarquer pendant le trajet, je citerai le Datura, le Sendiègne, et une plante comestible que les Malinkés désignent sous le nom de M’Bolon-M’Bolon.
Le Datura (Datura Stramonium L.) de la famille des Solanées, croît en grande quantité dans le Sud de nos possessions Soudaniennes. Il affectionne particulièrement les endroits humides et à l’abri des rayons du soleil. Il acquiert, dans ces régions, des proportions surprenantes. Je ne crois point que les indigènes connaissent ses propriétés thérapeutiques. J’ai entendu dire cependant qu’ils en prenaient parfois comme aphrodisiaque, mais j’ignore absolument quelle est la partie de la plante qu’ils emploient, et quel en est le mode d’administration.
Le Sendiègne. — Les indigènes désignent sous ce nom les racines d’un petit arbuste très commun dans toute cette région et qu’ils utilisent contre la blennorrhagie. Ce végétal m’a paru être une Légumineuse. Ils font avec la racine pilée ou concassée des infusions et des tisanes qu’ils regardent comme absolument souveraines contre la blennorrhagie. Cette plante est très connue au Soudan des marabouts et des forgerons et on la trouve sur le marché de Kayes aussi bien que sur celui de Saint-Louis au Sénégal.
Le M’Bolon-M’Bolon. — C’est une petite plante herbacée de la famille des Légumineuses, qui croît dans le Tenda, le Dentilia, le Konkodougou, le Diébédougou, etc., etc., et dont les indigènes utilisent les feuilles et les jeunes pousses comme condiments. Elle est surtout cultivée dans le Diébédougou, le Konkodougou et le Tenda. Elle peut atteindre au maximum trente à quarante centimètres de hauteur. Tige herbacée dont la grosseur ne dépasse jamais celle du petit doigt. Feuilles lancéolées, longues d’environ quatre centimètres. Leur face supérieure est vert pâle, lisse. Leur face inférieure blanchâtre et légèrement rugueuse. Si on écrase entre les doigts une de ces feuilles, elle exhale une odeur vireuse très prononcée. Leur saveur est légèrement acidulée. Le fruit est une gousse à valves excessivement convexes et qui se dessèchent très rapidement. Ces valves sont transparentes et à leur charnière viennent s’insérer les graines très nombreuses, petites, ressemblant à celles du radis, brunes. Elles se détachent très facilement de leur point d’insertion, et sont presque toujours libres dans la gousse.
Les indigènes du Tenda, du Diébédougou et du Konkodougou font bouillir les feuilles du M’Bolon-M’Bolon, les réduisent en pâte qu’ils mélangent avec leur couscouss ou bien s’en servent pour fabriquer une sorte de sauce verdâtre dans laquelle ils trempent leur poignée de couscouss ou de riz avant de le manger. Le goût de ce condiment rappellerait un peu celui des épinards. Il est cependant moins fade.
Notre arrivée à Bady fit sensation, car on y avait appris notre voyage à Damentan et au Coniaguié. Tout le village est là pour nous voir et Sandia, qui a autrefois habité le Tenda, distribue à droite et à gauche de nombreuses poignées de mains. On nous conduit aussitôt au campement que l’on a préparé pour nous, et pour ma part je suis très bien logé dans une case vaste et bien aérée. J’étais à peine installé qu’arrivent les bagages que nous avions laissés sur la berge. Les hommes de Bady, qui sont allés les chercher, nous ont croisés dans la plaine à quelques centaines de mètres du fleuve, mais la brousse est si touffue et si haute que nous n’avons pu les apercevoir. Il y avait à peine dix minutes que nous étions partis lorsqu’ils sont arrivés à l’endroit où les attendaient nos hommes. Il ne me manque rien. Rien n’est avarié. Tout est donc pour le mieux.
Bady est un village d’environ 500 habitants Malinkés non musulmans. Il a absolument l’aspect de tous les villages Malinkés que nous avons déjà visités. Les rues y sont étroites, sales, et les cases construites en terre, rondes et couvertes d’un toit pointu en chaume. Beaucoup tombent en ruines. Ce qui donne au village un aspect absolument désolé. Il était autrefois entouré d’un assez fort tata dont on voit encore les ruines. Ce tata a été remplacé par un sagné bien construit et d’environ trois mètres de hauteur. On accède par trois portes dans le village. Ces portes, très épaisses, sont toujours fermées pendant la nuit, car les environs sont souvent infestés par des bandes de Peulhs pillards du Tamgué qui viennent jusque sous les murs du village enlever les bœufs, les enfants, les femmes et les captifs. Les habitants présentent le type parfait du Malinké, ivrogne, puant et abruti. Il n’y a pas à s’y méprendre. Ce sont surtout des cultivateurs. Ils possèdent de beaux lougans de mil, maïs, arachides et de vastes rizières. Leur troupeau compte environ cinquante têtes de bétail. On y trouve également en notable quantité des chèvres, moutons et poulets. Mes hommes et mes animaux sont bien nourris et l’on me donne à profusion tout ce dont j’ai besoin.
Le chef, qui est venu me voir peu après mon arrivée, est un vieillard aveugle, impotent, absolument incapable de quoi que ce soit, et littéralement abruti.
La première chose qui m’ait frappé en arrivant à Bady est le grand nombre de goîtreux que l’on y rencontre. Cette affection y est plus commune chez la femme que chez l’homme. Le nombre des aveugles y est aussi relativement considérable, et l’on y voit également beaucoup de malades atteints de vieux ulcères absolument repoussants. J’y ai constaté en outre l’existence d’une sorte de maladie de la peau qui ne guérit qu’en faisant disparaître le pigment. Aussi voit-on quantités d’individus ayant, de ce fait, les mains ou les pieds absolument blancs. Toutes ces affections sont, du reste, très communes dans tout le Tenda. Je crois qu’il faut les attribuer à l’alimentation presque exclusivement végétale dont font usage les habitants de Tenda. On y mange rarement de la viande et le sel y est à peu près inconnu. Les Malinkés attribuent la maladie de peau à laquelle ils sont sujets dans ce pays à l’usage journalier qu’ils font des Diabérés, je veux dire les turions de cette Aroïdée du genre Arum que nous avons précédemment décrite sous le nom d’A. cornui.