CHAPITRE XXI
Séjour à Badon. — Je suis gravement malade d’un accès de fièvre à forme bilieuse hématurique. — Générosité de Toumané pour mes hommes et pour moi. — Sa passion pour le dolo. — Arrivée à Badon d’un envoyé du commandant supérieur du Soudan se rendant au Fouta-Diallon. — Plaintes de Toumané au sujet des gens du Bélédougou. — Ma santé s’améliore un peu. — Passage de nombreux dioulas à Badon. — Plaintes de Toumané au sujet des dioulas. — Comment on tue un bœuf chez les Malinkés. — Je puis enfin partir. — Nombreuse escorte. — Faiblesse extrême. — Départ de Badon pour Tomborocoto (Niocolo). — Route suivie. — Passage de la Gambie. — Arrivée à Tomborocoto. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Les Sénés. — Le thé de Gambie. — Tomborocoto. — Mauvaise réputation des habitants. — Je suis bien reçu. — Départ de Tomborocoto. — Route suivie. — Les lougans et les villages de cultures. — Arrivée à Dikhoy. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Poivre. — Enormes haricots. — Dikhoy. — Belle case. — Légende Malinkée. — Un chef parent d’un oiseau. — Départ de Dikhoy. — De Dikhoy à Laminia. — Route suivie. — Médina. — Diengui. — Sillacounda. — Les Karités. — Les troupeaux. — Palabre à Sillacounda. — Passage de la Gambie. — Un bœuf pris par un caïman. — Façon de pêcher des habitants de Sillacounda et de Laminia. — Arrivée à Laminia. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — La chasse. — Le Touloucouna. — Laminia. — Description du village. — Sa population. — Riches troupeaux. — Belles cultures. — Arrivée d’une caravane de dioulas chargée de kolas. — Le kola au Soudan français. — Fanatisme musulman des Diakankés. — Une école de marabouts et de talibés. — Une séance de tatouage.
6 janvier. — Malgré la quinine que j’avais absorbée la veille, j’eus encore le lendemain un violent accès de fièvre qui dura environ trois heures. C’était le troisième en deux jours et j’aurais été bien étonné s’il n’avait pas été hématurique. Du reste, tous les symptômes par lesquels il se manifesta ne pouvaient me laisser aucun doute à ce sujet et je ne fus pas étonné quand vers minuit, ayant besoin d’aller à la garde-robe, je constatai cette couleur malaga foncé des urines qui effraie tant les nouveaux venus au Soudan. J’avais heureusement tout ce qu’il me fallait pour me soigner, aussi n’étais-je pas trop alarmé. De plus, je savais que je ne manquerais pas de soins intelligents, car mon fidèle Almoudo savait parfaitement comment se traite cette grave affection.
Après trois jours d’une médication énergique, je pus me considérer comme absolument hors de danger. Mais j’étais d’une faiblesse extrême et de plus atteint d’une bronchite qui ne me laissait de repos ni nuit, ni jour. Je me vis arrêté à Badon pour longtemps, car je ne me faisais aucune illusion. Avec les faibles ressources dont je disposais, ne pouvant me procurer une alimentation assez substantielle pour recouvrer mes forces, je me demandais avec anxiété quand je pourrais continuer mon voyage. Sans doute, mon courage et mon énergie ne m’avaient pas abandonné, mais j’étais absolument sans force et incapable, de longtemps peut-être, de monter à cheval. Quant à continuer ma route en me faisant porter en litière, je n’y pouvais songer, c’eût été perdre absolument aux yeux des indigènes le prestige dont doit être entouré tout blanc qui voyage dans leur pays. Je ne pouvais me résoudre à me montrer en aussi piteux équipage.
Pendant toute ma maladie, Toumané ne manqua pas un seul jour de venir à plusieurs reprises prendre de mes nouvelles. Il fut toujours pour moi plein d’attention et ne laissa jamais mes hommes et mes animaux manquer de rien. Dès le lendemain de mon arrivée il fit tuer un beau bœuf à notre intention, et, afin que nous ne manquions pas de viande pendant notre séjour chez lui, il envoya aussitôt plusieurs de ses hommes à la chasse. Successivement, ils rapportèrent une belle antilope, deux bœufs sauvages et plusieurs sangliers. Aussi tout le village fit-il bombance pendant les onze jours que j’y séjournai. Mes hommes étaient absolument gavés et seraient volontiers restés plus longtemps à Badon.
Dès que mon état se fût un peu amélioré, Toumané vint causer avec moi chaque jour, matin et soir, mais souvent je fus obligé de faire tous les frais de la conversation, car il était absolument ivre. Il a, en effet, pour les boissons fermentées, et pour le « dolo » en particulier, un goût très prononcé. Quand le soir je lui demandais ce qu’il avait fait de la journée, il me répondait invariablement : « J’ai bu du dolo » et quand, le matin, je lui demandais au moment où il me quittait, ce qu’il allait faire, il ne manquait pas de me dire : « Je vais surveiller la fabrication de mon dolo ». Pour n’en pas manquer, il a même imaginé de frapper Sibikili d’un impôt bizarre. Ainsi, quand dans ce village on fait du dolo, on doit toujours en porter à Toumané, au moins une calebasse. Nous en avons vu arriver ainsi presque tous les jours à Badon, car à Sibikili, quand il y a du mil, on en fabrique plus que de couscouss et les habitants ne le cèdent en rien en ivrognerie à leur chef.
Le 9 janvier, je venais à peine de me réveiller au petit jour après une nuit des plus pénibles, lorsqu’Almoudo vint me dire que Toumané voulait absolument me parler et qu’il avait quelque chose de très grave à me dire. Pour me convaincre, mon interprète ajoutait qu’il n’était pas « saoûl » (sic). Je lui répondis alors de le faire entrer. Toumané pénétra dans ma case avec précautions, ferma la porte avec mystère après s’être bien assuré que personne n’était aux écoutes, s’assit en face de mon lit et me dit à voix basse que dans la nuit était arrivé à Badon un courrier du commandant supérieur qui se rendait au Fouta-Diallon à Timbo. Il était porteur d’une lettre pour l’almamy et malgré les pressantes invitations de Toumané, il n’avait pas voulu se reposer ni venir me voir. Il était trop pressé pour cela. Il n’avait fait que prendre un peu de nourriture et était immédiatement reparti à cheval avec un guide que lui avait donné Toumané. Celui-ci ajouta qu’il avait vu la lettre et le cachet du colonel. Il en était tout fier. Cette nouvelle m’intrigua pendant plusieurs jours, et en arrivant à Kayes, j’appris qu’en effet un courrier avait été expédié au Fouta-Diallon avec un pli pour l’almamy. Il y était question, me dit on, de la mission de M. l’administrateur de Beckmann, qui se trouvait alors dans ces régions. Cela, du reste, m’intéressait fort peu et j’eusse été très heureux de voir ce messager, uniquement pour lui demander des nouvelles du Soudan.
Chaque fois qu’il venait me voir, Toumané ne manquait pas de se plaindre à moi des pillages auxquels les gens du Bélédougou se livraient régulièrement sur son territoire. Le 10 janvier, par exemple, il vint me trouver en toute hâte pour me dire qu’il venait d’apprendre que des pillards avaient été vus dans la brousse. Il voulait me demander l’autorisation de rassembler ses guerriers pour les exterminer. Bien entendu, je lui répondis que cela ne me regardait nullement, qu’il était bien libre de faire ce qu’il voudrait, et que s’il était attaqué, il n’avait qu’à se défendre. Deux jours après il revint à la charge et le lendemain il m’annonçait qu’un homme du Niocolo venait d’arriver dans le village pour le prévenir de ne pas envoyer ses gens en route, car les guerriers du Niocolo tenaient la brousse. Je lui repète ce que je lui disais trois jours avant. Entre autres choses, il me raconte que, dernièrement, ils lui ont enlevé son propre fils. Je lui dis alors de s’adresser au commandant de Bakel. Pour moi je ne puis rien faire, cela ne me regarde pas. De tous ses discours il ressortait pour moi une vérité bien évidente, c’est que Toumané ne demanderait pas mieux que de recommencer le petit métier qu’il faisait autrefois et de détrousser de nouveau les dioulas et les caravanes, sous prétexte de purger son pays des pillards du Bélédougou.