Tous les jours arrivent des caravanes de dioulas qui viennent du Bondou, du Tenda, du Bambouck et qui se rendent au Fouta-Diallon ou à Kédougou, dans le Niocolo, pour y chercher des kolas. A cette époque, il en est peu qui en reviennent, car ce n’est pas encore le moment. Beaucoup d’entre eux viennent me saluer et entre autres le chef d’une caravane dont les marchands sont originaires de Passamassi dans le Ouli ; ce chef était le frère de la femme de mon hôte à Nétéboulou et il savait que j’avais logé dans sa famille. Il me dit entre autres choses, qu’il venait d’acheter des kolas au Fouta-Diallon et qu’il se rendait à Bakel pour les y vendre un meilleur prix. Il m’en offrit une dizaine. Ce cadeau me fit grand plaisir, car j’en étais privé depuis bien longtemps.

Toumané ne manqua pas au sujet de toutes ces caravanes qui passaient par son village de me dire souvent que c’était pour lui une bien grande charge. Car, disait-il, il fallait les loger et les nourrir et beaucoup s’en allaient sans rien donner à leur « diatigué » (hôte) et surtout sans rien lui donner à lui, Toumané, chef du Badon. Malgré lui, il laissait percer le bout de l’oreille et je voyais bien où tendaient toutes ces précautions oratoires. Aussi, afin de le forcer à se déclarer formellement, ne lui répondis-je jamais que d’une façon évasive. Deux jours enfin avant de quitter Badon, comme il venait encore de me réitérer ses jérémiades, je lui demandai à brûle-pourpoint ce qu’il désirait. Il me déclara alors qu’il serait très heureux si je voulais l’autoriser à faire payer aux dioulas l’hospitalité qu’il leur donnait. C’était, sous une autre forme, le rétablissement de l’impôt qu’il regrettait tant. Je lui répondis que je n’avais aucune qualité pour lui donner cette autorisation et que cela regardait uniquement le commandant de Bakel et le commandant supérieur. Il n’insista pas.

Il y avait neuf jours que j’étais à Badon et ma santé commençait à se remettre. J’étais encore bien faible et d’une maigreur extrême, mais l’appétit était revenu, et, si je n’avais pas été toujours aussi oppressé, j’aurais pu me croire absolument remis de la dure secousse que je venais d’éprouver. Je décidai, malgré cela, de me remettre en route. J’avertis alors Toumané que j’allais nécessairement le quitter et le priai d’expédier dans la journée un courrier à Tomborocoto pour annoncer au chef de ce village mon arrivée chez lui pour le 17. Immédiatement Toumané chargea un de ses hommes de cette mission. Nous fîmes alors nos préparatifs de départ. Toumané, afin que nous ne manquions de rien pendant la route, fit de nouveau abattre un beau bœuf qui fut distribué entre mes hommes et ceux du village. Je fis à ce sujet une remarque qui ne manque pas d’intérêt au point de vue ethnologique. Quand, dans un village musulman, on tue un bœuf, il faut toujours que ce soit un marabout qui lui coupe le cou. On ne fera, du reste, jamais manger à un musulman de la viande qui n’aurait pas été saignée. Cette coutume s’est introduite chez les peuples qui ne pratiquent pas l’islamisme, et partout les animaux destinés à être mangés sont toujours saignés. Chez les Malinkés et les Bambaras, peuples qui, pour la plupart, ne font pas le Salam, c’est un homme libre que ce soin regarde, fils, frère ou parent de chef ; mais jamais le chef lui-même. L’animal mort, c’est aux captifs qu’est confié le soin de le dépecer. Comme on le voit, les plus petites coutumes familières aux Musulmans s’acclimatent vite chez ceux qui ne le sont pas. Tout cela est un signe certain que l’islamisme fait au Soudan français des progrès journaliers.

Pendant tout mon séjour à Badon, il fit une température fort supportable. C’est que nous étions en pleine saison sèche. La journée était bien un peu chaude à cause du vent d’Est qui soufflait régulièrement de neuf heures du matin à cinq heures du soir ; mais les nuits étaient, par contre, assez fraîches et permettaient de goûter quelques heures d’un bon sommeil.

Une grande animation régna dans le village pendant toute la journée qui précéda mon départ. Toumané désignait les guerriers qui devaient m’escorter pour me défendre contre les pillards de Bélédougou, si l’envie les prenait de venir attaquer ma caravane. Je savais pertinemment que toutes ces précautions étaient inutiles, mais je laissai faire Toumané pour ne pas le froisser et lui exprimai toute ma reconnaissance de ce qu’il prenait si grand soin de ma personne. Aussi il fallait voir comme il était fier quand, le soir, il arriva dans ma case à la tête de 25 guerriers armés jusqu’aux dents et qu’il venait me présenter. Il les fit coucher dans la cour de mon hôte et au moment où il allait me quitter je lui fis un beau cadeau d’étoffes, de verroterie et d’argent auquel il fut excessivement sensible.

17 janvier. — Cette dernière nuit que je passai à Badon fut bonne et fraîche. Ciel clair et étoilé. Brise de Nord-Est. Au réveil, température agréable, ciel sans nuages, pas de rosée, le soleil se lève brillant.

Je réveille tout mon monde à trois heures trente minutes. Les préparatifs se font rapidement et sans désordre. A mon grand étonnement, les porteurs sont réunis à l’heure dite. C’est le fils du chef lui-même qui va me servir de guide jusqu’à Dikhoy, où il va voir ses parents. Il a, pour la circonstance, revêtu son costume de brousse et est littéralement couvert de gris-gris pour se préserver sans doute des balles des Malinkés du Bélédougou, si par hasard nous en rencontrons. Toumané n’a pas voulu me laisser partir sans venir me saluer et comme disent les Noirs « me mettre dans la route ». Il m’accompagne jusqu’à la sortie du village et ne me quitte qu’au moment où je monte à cheval. Nous nous serrons la main et le remercie de nouveau de toutes ses bontés pour moi. A mon grand étonnement, je puis monter à cheval assez légèrement et, au moment du départ, je ne me sens pas trop mal, bien que j’éprouve dans les jambes une grande lassitude. Il est 4 h. 15 quand nous quittons Badon. Il fait un clair de lune splendide et une température si fraîche que je suis obligé de prendre ma pèlerine. En avant et en arrière du convoi marchent les guerriers. Avec une semblable escorte les Malinkés du Bélédougou peuvent venir, ils trouveront à qui parler. J’avoue cependant que si nous avions eu un danger quelconque à courir de leur fait, j’eusse de beaucoup préféré quatre ou cinq tirailleurs avec leurs fusils Gras.

La route se fait sans incidents et sans encombres jusqu’à Tomborocoto (Niocolo), but de l’étape. Elle suit une direction générale Sud-Est-Est, et la distance qui sépare Badon de ce village est environ de dix-huit kilomètres cinq cents mètres. A peu de distance de Badon, nous franchissons les deux branches les plus orientales du Bamboulo-Kô. A 5 h. 15, nous franchissons le marigot de Koroci-Koto. A cette époque de l’année, il est presque complètement à sec, et son lit est obstrué de grosses roches qui, cependant, ne sont pas un obstacle difficile à franchir. A partir de là et pendant plusieurs kilomètres, la route longe le flanc d’une colline rocheuse où nous n’avançons qu’avec mille précautions, car il faut éviter les roches dont elle est couverte. Enfin, à 6 h. 10, nous sommes sur la rive droite de la Gambie, en face du gué qu’il va falloir franchir. Cette opération, malgré les difficultés qu’elle présente, se fait sans accident. Je fais d’abord passer le convoi. Les hommes s’arment de longs et solides bambous pour pouvoir résister au courant, et, grâce à cela, j’ai la satisfaction de voir tous mes bagages arriver sur la rive opposée sans avoir été mouillés. Pour moi, je passe le dernier, et je suis encore si peu solide à cheval que je suis obligé de le faire tenir en bride par son palefrenier et Almoudo. J’arrive enfin à mon tour sans aucun accident sur la rive du Niocolo, où, après avoir pris quelques minutes de repos, nous nous remettons en route. A 6 h. 45, nous laissons sur notre droite la route de Marougou et à 8 h. 45 nous mettons enfin pied à terre à Tomborocoto, devant la case qui a été préparée pour moi.

La plus grosse difficulté que l’on rencontre, de Badon à Tomborocoto, est le passage de la Gambie. Dans le reste de son parcours, la route est cependant bien loin d’être belle. Elle longe, pour ainsi dire, sans cesse, à flanc des collines formées de quartz et de conglomérats ferrugineux, et, en maints endroits, elle est obstruée par de gros rochers. Les conglomérats, en se désagrégeant, donnent de petits cailloux ronds dont sont littéralement pavés les sentiers et qui rendent la marche très pénible pour les animaux et pour les hommes. Cette étape est une des plus fatigantes que nous ayons faites.

Au point de vue géologique, nous n’avons absolument partout que du terrain formé de quartz et de conglomérats. La terre végétale est très rare, et la roche végétale se montre à nu presque partout. Nous n’avons rencontré de latérite qu’aux environs de Badon et de Tomborocoto. Mentionnons aussi quelques argiles le long des rives de la Gambie. Le pays est très accidenté. Ce n’est qu’une suite ininterrompue de collines et de vallées, disposées sans aucun ordre. Le fond des marigots est uniquement formé de roches. La vase fait absolument défaut.