Rôle que le kola est appelé à jouer dans l’alimentation des Européens au Soudan Français. — Nous connaissons aujourd’hui exactement toutes les propriétés physiologiques du kola, et nous savons que les vertus attribuées par le noir à cette graine ne sont pas imaginaires. Ce que depuis des siècles l’instinct de la bête a révélé à l’homme primitif, nous en sommes encore, nous hommes de science et de travail, à le discuter, malgré les données les plus précises. Il faut avouer que le dernier des nègres est plus heureux que nous. Son instinct ne le trompe pas, tandis que notre science nous est parfois bien inutile et bien infidèle. Pourquoi chercher à tous les faits observés des explications qui ne seront jamais qu’à la portée d’un petit nombre d’initiés ? Pourquoi ne pas admettre simplement la réalité du fait brutal et ne pas se contenter des résultats indiscutables d’une expérience plusieurs fois séculaire ? Pourquoi enfin, le kola, agissant sur l’organisme du noir, n’agirait-il pas de même sur celui du blanc ? Nous avons vu, constaté, enregistré maintes fois les bienfaits de cette substance, non seulement sur les indigènes, mais encore sur les Européens. Nous nous en sommes servi pendant toutes les campagnes que nous avons faites au Soudan et, en en usant modérément, nous nous en sommes toujours bien trouvé. Nous pourrions citer des noms de camarades qui pensent absolument comme nous après expérience.

Je ne doute pas que l’usage modéré du kola serait d’un effet salutaire sur l’organisme trop souvent affaibli et débilité des soldats qui font campagne au Soudan. Il y a là des essais sérieux à tenter, et au Soudan Français, pays du kola, rien n’a encore été fait de méthodique à ce sujet. Il n’eu a pas été de même partout et dans d’autres colonies ; en France même, des expériences sérieuses ont été faites par des hommes dont la compétence en semblable matière ne saurait être mise en doute. Les résultats ont été concluants. Nous-même nous avons cru de notre devoir de nous en occuper sérieusement pendant notre dernier voyage, et, bien que notre opinion soit de peu de poids dans une si importante question, nous ne craignons pas de l’écrire ici et de faire connaître ce à quoi nous sommes arrivé. Nous ne parlerons pas de l’emploi en nature du kola. Après ce que nous venons de dire, nous estimons, n’en déplaise à nos adversaires, que la cause est dès maintenant entendue et jugée. Le procès est gagné. Nous ne relaterons ici, sans aucun commentaire, que les résultats des essais tentés par nous sur les hommes et les animaux avec les rations de guerre au kola formulées par M. le Dr Heckel, professeur à la Faculté des sciences de Marseille, dont la compétence scientifique et la haute autorité morale sont universellement reconnues.

La galette (formule du Dr Heckel) pour hommes que nous avons expérimentée sur nous-même nous a donné de bons résultats et nous avons pu, en nous en servant pendant la première partie de notre voyage, faire, sans trop de fatigue, de longues, de très longues étapes. Sans doute cette composition n’est pas parfaite, mais nous estimons que, telle qu’elle est, elle pourrait rendre de grands services, surtout si elle était méthodiquement administrée et si son usage en était surveillé par des hommes compétents et observateurs.

La galette pour chevaux pourrait être utilisée avec profit. Nous avons pu constater, qu’au début, les animaux originaires du Soudan ne la mangent qu’avec difficulté. Mais ils finissent par s’y habituer rapidement. Nourris simplement avec du mil, ils ne mangent que péniblement l’orge et l’avoine qui entrent dans sa composition. Mais deux ou trois jours suffisent pour les y habituer. Le fait suivant en est une preuve évidente. Lorsque je suis arrivé à Nétéboulou (Haute-Gambie), j’avais pour monture une jument indigène originaire du pays de Nioro, d’une maigreur extrême, véritable cheval de l’apocalypse, comme l’appelait un de mes amis, le matin du jour ou je quittai Kayes. Elle n’avait, en raison de son origine, jamais été nourrie qu’avec du mil ; à Nétéboulou, je ne pouvais plus lui en donner ; il n’y en avait même pas pour mes hommes et les habitants du village. Je fus donc obligé de ne la nourrir que de galettes et d’herbes vertes, le fourrage manquant absolument à l’époque de l’hivernage. Il me fallut six jours pour l’y habituer. Pendant plus d’un mois, elle ne vécut que grâce à ces rations de guerre. Quand les galettes vinrent à manquer, elle mourut d’anémie pernicieuse en peu de jours.

J’avais en plus, comme animal de charge, une mule d’Algérie, habituée par conséquent à l’orge. Dès le premier jour que je lui donnai des galettes, elle les dévora de suite avec avidité. Bien qu’elle ne fût nourrie que de ces rations de guerre et de fourrage vert, elle se maintint en bonne santé et engraissa même. Je me souviens combien elle était admirée des habitants du village, et sa mort, survenue à la suite d’un accès pernicieux, stupéfia tout le monde. Détail important : quand elle mourut, il y avait plus de quinze jours que ma provision de galettes était épuisée. Elle ne se nourrissait plus que d’herbes.

La seconde monture que j’eus en remplacement de la jument était un vigoureux cheval que je devais à la complaisance de mon excellent ami le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, commandant du cercle de Bakel, qui me l’avait envoyé selon les instructions de M. le commandant supérieur. C’était un animal qui mangeait beaucoup. Pendant les 24 jours que je fus obligé de passer à Mac-Carthy, étant à bout de forces et miné par la fièvre, je n’avais, pour l’alimenter, que le mil rouge et dur de Sierra-Leone, que je devais à la générosité de la Compagnie Française, mais que l’animal refusait obstinément. J’avais heureusement trouvé plusieurs caisses de galettes que M. le Dr Heckel m’avait expédiées par l’un des navires de la Compagnie. Pendant 24 jours, l’animal ne mangea que cela et je ne m’aperçus pas au départ qu’il eût maigri ou qu’il eût perdu quoi que ce soit de sa vigueur.

Il en fut de même, du reste, pour le cheval de Nétéboulou qui m’accompagnait. Cet animal, de plus, fut sujet, pendant les premiers jours de notre arrivée, à de fréquents accès de fièvre. Quand nous quittâmes Mac-Carthy, il était complètement remis et fit toujours son service. Je ne veux point dire que l’usage des galettes amena sa guérison ; mais je ne puis m’empêcher de croire qu’elles y aidèrent beaucoup.

Il fallut trois jours pour habituer ces bêtes aux rations à base de kola. Voilà certes des résultats probants ; quoi qu’on en ait dit et quoi qu’on en puisse dire encore, nous ne pouvons nous empêcher de conclure que le kola est appelé à jouer, un jour ou l’autre, un grand rôle au Soudan dans la vie des Européens et dans l’existence des animaux que nous y employons.

Je fus très heureux de l’arrivée à Laminia de cette caravane de marchands de kolas, car cela me permit d’en renouveler ma provision, qui commençait singulièrement à s’épuiser. Bien que nous fûmes très-près du marché de Kédougou, je les payai encore très cher. Je ne pus pas m’en procurer à moins de 7 francs le cent et encore je fus obligé, pour ne pas être plus écorché, de les faire acheter par Almoudo, en lui recommandant bien de ne pas dire qu’ils étaient pour moi. Je procédais, du reste, toujours de cette façon quand j’avais quelque chose à acheter aux dioulas. Ces honnêtes commerçants ne manquent jamais de mettre en pratique l’axiome que j’avais entendu formuler un jour à Kayes par un forgeron indigène employé au chemin de fer : « Les Blancs, disait-il, ne sont venus chez nous que pour nous donner de l’argent » ; aussi peut-on être assuré qu’ils nous feront toujours payer n’importe quoi le double ou le triple de sa valeur. Je savais qu’Almoudo était foncièrement honnête et incapable de me tromper. Je me suis toujours très-bien trouvé de l’avoir chargé de mes achats.

La case dans laquelle je fus logé à Laminia était située non loin de celle où se tenait l’école des marabouts. Les Diakankés sont tous musulmans fanatiques, pratiquant dévoiement et réellement militants. Ils se sont toujours rangés sous la bannière de tous les faux prophètes qui surgissent si souvent malheureusement au Soudan. El Hadj Oumar n’eût pas de peine à les entraîner à sa suite, et dernièrement encore, ils combattirent aux côtés du marabout Mahmadou-Lamine contre nous et lui donnèrent asile dans le village de Dianna, dans le Diaka, lorsque nos colonnes l’eurent chassé du Bondou. Ils écoutent avec ferveur leurs marabouts, pratiquent avec assiduité leurs enseignements et ne manquent pas de se rendre régulièrement à l’école des jeunes Talibés (disciples). Là, sous la direction d’un marabout, ils apprennent à lire et à écrire l’arabe, et surtout à psalmodier les versets du Coran. Dans une case spécialement affectée à cet usage, ils sont réunis dix ou douze depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher. On commence d’abord à leur apprendre à lire, et, pour cela, on leur fait répéter maintes fois le verset du saint livre que le marabout a écrit sur leur planchette de bois. Puis, on leur apprend à écrire. Mais on ne néglige pas pour cela leur instruction religieuse. Plusieurs heures y sont consacrées chaque jour, et rien n’est énervant pour l’Européen comme de les entendre psalmodier en chœur les versets du Coran dont on leur inculque les principes. Le papier est absolument inconnu dans les écoles. Il n’y a guère que les marabouts qui en possèdent quelque peu et encore ne le prodiguent ils pas. Ils s’en servent pour copier le Coran dont tout fervent musulman doit avoir au moins un exemplaire écrit de sa main. Les élèves, pour écrire, se servent d’une petite planchette en bois bien poli. C’est sur cette planchette qu’ils transcrivent la leçon du jour, à l’aide d’un petit morceau de bambou taillé en pointe qui leur sert de plume. L’encre est fabriquée avec un peu de noir de fumée obtenu en faisant griller des arachides et dissous dans un peu d’eau. Cette encre, on le comprend, est assez pâle et peu fixe. Il suffit de passer un peu d’eau sur la planchette pour faire disparaître immédiatement les caractères qui y ont été tracés. D’après ce que nous venons de dire, on peut voir que la planchette des jeunes Talibés n’est autre chose que l’ardoise dont nous nous servons dans nos écoles primaires. — L’eau qui a servi à laver l’écriture d’un grand marabout est, paraît-il, une panacée universelle. Il suffit de la boire pour être immédiatement guéri de n’importe quelle maladie. Je n’ai pas besoin de dire, que dans chaque village, il existe encore des musulmans fameux qui exploitent ainsi la crédulité de leurs coréligionnaires. Car, là comme ailleurs, tout se paye. Un malade est-il désespéré, on va trouver le marabout. Celui-ci fait un salam, écrit sur sa tablette un ou deux versets du Coran, les lave ensuite en ayant bien soin de ne pas perdre une goutte du précieux liquide, et fait avaler cette originale potion au moribond. Coût de la présente, cinq ou six moules de mil ou une vingtaine de kolas. Cela n’empêche pas le malade de mourir. Malgré cela, la famille paye sans murmurer. On se contente simplement de dire que si le gris-gris n’a pas réussi, c’est uniquement parce que l’on ne l’avait pas payé assez cher. Ce simple raisonnement suffira pour bien faire connaître au lecteur le fanatisme de ces gens-là. Il n’est pas étonnant dès lors, que vu leurs bonnes dispositions, les marabouts abusent de la situation exceptionnelle qui leur est faite et se livrent sans pudeur à leur malhonnête industrie.